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mardi, 07 décembre 2004
L'ISLAM ET LA REPUBLIQUE
«Il faut inviter l’Islam à la table de la République», c’est ainsi que, sur le parvis de la cathédrale de Strasbourg, Jean-pierre Chevènement, alors ministre de l’Intérieur et du Culte, entendait le dialogue et la reconnaissance du culte musulman. Force est de constater, deux ans après l’installation du Conseil français du culte musulman, que son successeur, Nicolas Sarkozy, a plutôt invité la République à la table de l’Islam. Nicolas Sarkozy, dont personne n’ignore le caractère actif d’homme pressé, entendait donner sens à cette «tuyauterie» complexe qu’est le panorama musulman français. Ce paysage s’est laborieusement construit sur les vingt dernières années. Il s’incarne pour l’essentiel dans les quatre mille lieux de culte éparpillés sur le territoire hexagonal que certains n’ont pas hésité à qualifier «d’Islam des caves». L’émergence de cet Islam est lui-même le produit de la loi du 9 octobre 1981 qui a abrogé les discriminations à l’encontre des étrangers, introduites par le décret-loi de 1939. Cette abrogation a rétabli la liberté d’association dans sa plénitude de principe et sa généralité. Au passage, pour les mémoires courtes, il n’est pas inutile de rappeler que c’est la gauche, et son honneur, qui a exterminé cette ségrégation qui était intolérable.
Cette liberté d’association a surtout favorisé la prolifération des associations cultuelles qui à l’époque avançaient masquées sous le vocable culturel. Le chômage, les invalidités et le vieillissement de l’immigration maghrébine
constituaient un humus favorable pour ce développement. C’est au milieu des années quatre-vingt que vont démarrer des organisations embryonnaires à l’échelle nationale. Elles seront confortées par des événements qui mettent à mal la question de l’intégration : l’affaire Malik Oussekine en 1986, le débat sur le code de la famille en 1987, l’affaire Rochdi, l’affaire du foulard en 1989…Du coup, les pouvoirs publics vont tenter d’accompagner la question de l’organisation de l’Islam en France. Depuis le début des années quatre-vingt-dix, sept ministres de l’Intérieur vont se succéder, en se passant, à chaque fois, l’islamique patate chaude. A la différence de ses prédécesseurs (Joxe, Debré, Chevènement…) Sarkozy va procéder par une mixtion d’un certain volontarisme et d’un cynisme certain.
Profitant de la conjonction de plusieurs circonstances (11 septembre, 21 avril..), il a hâté le mouvement pour faire émerger un outil de coordination. Sa détermination recelait, entre autres, deux attentes: Une attente politique, d’abord. Sur cette question comme sur d’autres, il entend illustrer sa méthode. Il cultive l’image de l’homme qui fait aboutir les dossiers, les plus difficiles en particulier. Il veut réussir là où ses devanciers ont échoué. Mais le calcul n’est pas loin. Lui qui ne néglige rien de son plan de carrière entend bien, le moment venu (une présidentielle, par exemple), engranger les voix des musulmans qui gonflent de plus en plus le corps électoral. Une attente sécuritaire ensuite. Le ministre de l’Intérieur et du Culte a d’abord des préoccupations de sûreté publique avant d’avoir des états d’âmes philosophiques et religieuses. Dans les cités lépreuses de France, un imam peut, selon cette vision sécuritaire, être un vecteur de paix s’il ne fait pas des prêches incendiaires.
Conscient de la profondeur balkanique de la chose musulmane et de sa polyphonie, Sarkozy va réussir le tour de force de mettre, autour de la table, les différentes tendances de l’Islam de France. Il va triompher sur leurs divergences abyssales. Pour rassembler tous les suzerains sarrasins, il n’a pas hésité à dealer avec les différents leaders, en forçant leurs natures contraires. Mais la photo de famille a un prix : Consacrer, par un glissement, les représentants du culte musulman comme des interlocuteurs de la République sur les questions relatives à l’immigration musulmane. Tordre le cou à la règle démocratique et intangible qui veut que toute représentation soit l’aboutissement d’un suffrage. Il commence donc par nommer un président et un bureau avant l’élection. Plus démocratique tu meurs. Ensuite il a conçu, une première dans l’histoire du suffrage, l’élection au mètre carré : Plus ton lieu de culte est grand, plus tu auras d’électeurs. Ce serait proprement outrageant si ce n’était grotesque. Raison invoquée, la communauté musulmane de France n’est pas mature pour la chose élective.
Dalil Boubakeur, l’homme de la mosquée de Paris, dont le financement est assuré par l’Algérie, en deviendra le président. Deux vices présidences vont enserrer la présidence. Fouad Alaoui (UOIF : Union des Organisations Islamiques de France) dont tout le monde valide la proximité avec les frères musulmans. Mohammed Béchari (FNMF : Fédération Nationale des Musulmans de France) où le M de son organisation pourrait être remplacé par «Marocain». Cette trilogie est le ciment du conseil. Les autres sièges sont cosmétiques quand ils ne sont pas de simples alibis. Entre Alaoui et Béchari, Dalil Boubakeur va se sentir à l’étroit. Surtout au lendemain des élections dans les régions. Minoritaire dans les urnes où il a subi «un massacre électoral», Boubakeur vivra, ce qui est une réalité sociologique, comme une grave atteinte à la légitimité et au prestige de la mosquée de Paris. Depuis, il hésite à aller sereinement vers la deuxième phase du processus, prévue et actée. Le bureau actuel arrive à son terme. Il s’agira en 2005 d’avoir un vrai bureau issu des urnes. Pauvre Dalil, il a pris goût pour la cooptation. Le montage. Sarkozy qui lui convenait hier ne semble plus l’agréer aujourd’hui. Hier il trouvait que le corps électoral, défini par mètres carrés, n’était pas mature. Aujourd’hui, il doit le trouver indigne de voter puisqu’il risque d’en être la victime.
Dominique de Villepin, actuel ministre de l’Intérieur, se débat avec cet héritage bordélique. Il veut éviter à Sarkozy de se trouver dans la situation du docteur Frankenstein. L’objectif de Villepin n’est pas de sauver la mise à Sarkozy. De cela, il en a cure. Il veut sortir l’Islam de France de l’impasse dans laquelle celui-ci l’a mis. L’idée d’une fondation qui pourrait financer le culte islamique en France est en train de prendre forme. Il y aurait à travers cette fondation la possibilité d'orienter un certain nombre de contributions de fidèles, voire de pays étrangers, en totale et pleine transparence. Cet argent pourrait servir à la construction de lieux de culte, voire encore à la formation des imams. La question essentielle est de régler concrètement et matériellement les besoins du culte musulman. Elle n’est pas de conforter des baronnies qui sont fascinées par les ors de la République. Les 600.000 pratiquants (sur 5 millions de musulmans) ne demandent pas autre chose que de pratiquer leur culte dans des conditions dignes. Pour cela, il n’est pas besoin de démanteler les outils éprouvés de la République comme le propose Sarkozy en plaidant pour la modification de la loi 1905, pivot de la laïcité. Sacré Sarkozy, il est décidément incorrigible.
20:15 Publié dans CULTURES & RELIGIONS, DRISS AJBALI | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Europe









Commentaires
Excellent article. Des millions de musulmans francophones connaissent la République mais combien de centaines de républicains français connaissent l'islam et souhaitent ou s'efforceent de connaitre. Ces articles permettent le dialogue.
En tant qu'un intellectuel turc, ancien ministre et parlementaire de 1983 jusqu'a la fin de 2002 j'aimerais beaucoups a contribuer a l'EUROPE US.
Merci
Ecrit par : Bulent AKARCALI | mercredi, 15 décembre 2004
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