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vendredi, 17 décembre 2004

AU PAYS DU MILLION D'ELEPHANTS, L'UNION FAIT...DE LA COOPERATION

par_olivier_dupuis_copier.2.jpgFaits d’hiver. En octobre dernier deux criminels ont été «libérés» par les autorités laotiennes. Arrêtés en octobre 1990, ils avaient été condamnés, deux ans plus tard, à quatorze ans de prison, par un «tribunal populaire». Comme il se doit. A l’époque ils étaient trois. Les têtes de file d’un mouvement révolutionnaire et subversif. L’un d’entre eux, Thongsouk Saysangkhi, est mort en 1998. En prison. A l’époque de leur arrestation, hauts dignitaires du régime - Thongsouk Saysangkhi était vice-ministre des Sciences et des Technologies, Latsami Khamphoui, ancien vice-ministre de l'Economie et du Plan et Feng Sakchittaphong, haut fonctionnaire du ministère de la Justice, ils avaient en fait sombré dans l’hérésie en fondant, quelque temps auparavant, un «Club social-démocrate» qui réunissait une quarantaine d’inconscients qui critiquaient le système de parti unique.

exergue20_copier.3.jpgGracieusement «élargis» en octobre dernier, au terme de leur peine (purgée au jour près), ils ont encore pu bénéficier des attentions du régime pendant deux mois. Le temps sans doute de reprendre un peu de poids et la juste mesure du régime toujours en place. Une fois plus présentables et une fois le sommet de l’ASEAN bouclé, ils ont retrouvé leurs épouses (dont l’une travaille à l’ambassade de France) et leurs familles le 3 décembre à Vientiane. Le jeudi 16 décembre, ils sont arrivés à Paris. Où ils ont été «accueillis pour raison médicale et humanitaire». Précision empressée du porte-parole du Quai d’Orsay, qui ajoute que les deux opposants laotiens «suivront, en milieu hospitalier, les traitements médicaux appropriés à leur état de santé pour le temps nécessaire à leurs soins».

D’autres ont moins (tout est relatif) de chance. Comme ces étudiants écervelés qui organisèrent, le 26 octobre 1999, une manifestation à Vientiane qui appelait à la démocratie, à la fin de la corruption, au droit à l’éducation et à la santé pour tous,… Les manifestants furent bloqués avant même d’avoir pu entamer leur marche pacifique. Au moins cinq d’entre eux furent arrêtés, d’autres réussirent à fuir et à traverser le Mékong à la nage. Il paraît qu’ils furent condamnés à vingt ans de prison, ramenés à dix pour trois d’entre eux et à cinq pour les deux autres. Mais cela n’a rien d’officiel. Leurs familles ne savent toujours pas. Elles attendent. L’un d’entre eux, Khamphouvieng Sisa-At, ne terminera pas sa peine. Il est mort en 2001. En prison. Les autres, Thongpaseuth Keuakoun, Seng-Aloun Phengphanh, Bouavanh Chanmanivong et Keochay connaissent toujours le confort des cellules des prisons de Vientiane.

A quelques centaines de kilomètres de là, dans le centre du pays et le long de la frontière vietnamienne, des milliers de Lao-Hmongs, près de vingt mille répartis en une trentaine de groupes selon certaines sources, vivent une intéressante expérience d’autarcie. Ils se nourrissent de fibres et d’écorce bouillies. Par la force des choses et des soldats du régime de Vientiane ils ont optés pour le nomadisme, allant de campement détruit en campement bientôt détruit. Depuis plus de vingt neuf ans. C’est vrai qu’ils ont un poids lourd sur la conscience. Ils ont fait partie (leurs pères et grands-pères plutôt) des troupes d’élites françaises d’abord, américaines ensuite. Alors ils errent dans la jungle. L’année dernière deux journalistes européens, Thierry Falise et Vincent Reynaud, et leur interprète Naw Karl Mua, en ont rencontrés avant d’être arrêtés. Après un mois de détention et beaucoup de tractations, les autorités laotiennes, magnanimes, ont bien voulu les relâcher. Leurs guides, Thao Moua, Pa Fue Khang et Va Cha Yang sont restés là-bas. En prison. Enfin on espère. Cette année, deux reporters de la BBC, Ruhi Hamid et Misha Maltsev, ont eu plus de chance. Ils les ont rencontrés et sont revenus. Sans arrestation. Il faut voir leur film «Day of War : Frontlines». Absolument. Le faire voir aussi.

exergue19_copier.jpgL’Union européenne est le premier client du Laos. Un peu plus de 25% des exportations du pays ont pour destination les pays de l’Union. Pays peu peuplé (5,3 millions d’habitants) parmi les plus pauvres d’Asie, il bénéficie aussi de beaucoup de projets de coopération. Dont il est difficile d’évaluer les effets sur les populations. Pas sur les dirigeants qui apprécient beaucoup les inaugurations avec fanfares, rubans rouges, accolades avec les ministres occidentaux et reportages pour la télévision d’Etat. Il y a le bois et son trafic. Les pierres précieuses et leur trafic. La drogue aussi. Nous sommes dans le triangle d’or. Mais on en parle peu, même dans les cénacles internationaux. Avec un peu d’attention, on peut en voir les reflets dans les grosses villas qui poussent de ci de là à Vientiane. Il y a de l’or blanc aussi. Enfin bientôt. Quand EDF et Ital-Thai Development auront réussi à convaincre tous ceux qu’il faut convaincre au Quai (ça devrait aller), à la Farnesina (ça devrait aller aussi), à la Banque mondiale (ça se présente bien) du bien-fondé de leur projet de méga-centrale hydroélectrique et de son coût: un bon petit milliard de dollars.

Trois (enfin il en reste deux) hérétiques sociaux-démocrates incarcérés pendant quatorze ans : passez, l’Union européenne n’a rien à voir, rien à dire, rien à faire. Cinq étudiants écervelés (enfin il en reste quatre) sont condamnés à vingt ans de prison pour manifestation pacifique : passez, l’Union n’a rien à voir, rien à dire, rien à faire. Trois guides sont arrêtés alors qu’ils accompagnent des journalistes européens : passez, l’Union n’a rien à voir, rien à dire, rien à faire. Vingt mille Lao-Hmongs pourchassés depuis près de trente ans : passez, l’Union n’a rien à voir, rien à dire, rien à faire… L’Union fait de la coopération.

Par Olivier Dupuis

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