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mercredi, 22 décembre 2004

C'EST ARRIVE PRES DE CHEZ VOUS

Prospective. Année 2025. L’Europe compte désormais trente Etats. L’Afrique du Nord est devenue l’un des premiers partenaires économique et social de l’Union. Centrales de télécommunications, centres de soins et établissements universitaires y ont fleuri au cours des quinze dernières années. Une tendance que certaines associations dénonçaient déjà en 2004. En vain. Aujourd’hui, la clinique tunisienne d’Al Manar est devenue une destination parmi les plus prisées des tour-opérateurs. A la pointe de la recherche médicale, elle propose à ses patients un service médicalisé de pointe, doublé d’une période de relaxation sur les côtes tunisiennes. Autant dire que la formule séduit un nombre croissant de citoyens européens désespérés par les lenteurs des centres hospitaliers continentaux, dont les effectifs humains et matériels n’ont cessé d’être réduits pour cause de rentabilité. «Nous avons bien évidemment la possibilité de nous faire soigner chez nous, dans des cliniques privées, reprend John Warwick, comptable londonien de 46 ans. Mais à quel prix !» Car si l’offre de soins tunisienne rencontre un tel succès (39% des britanniques et 28% des Français traversent désormais la Méditerranée pour s’y faire soigner) elle le doit aussi à des tarifs défiant toute concurrence. «La politique de libéralisation pratiquée ces dernières décennies par nos partenaires européens ont joué un rôle majeur dans notre succès, concède Mohand Ibrahimi, directeur administratif d’Al Manar. Les Européens n’ont plus les moyens de s’offrir des chirurgies lourdes. Ou alors ils doivent passer par le secteur public et s’inscrire sur des listes d’attente pouvant repousser leur opération de deux ans ! Et encore, certaines chirurgies ne sont même plus dispensées sur le continent.»

Une autre clé de la réussite tunisienne tient aux politiques volontaristes mises en place par le gouvernement de Tunis. «L’Etat tunisien prend désormais en charge 30% des frais médicaux des patients étrangers décidant de se faire soigner sur notre sol, commente Saïd Ben Achar, directeur de cabinet du ministre tunisien de la santé. On pourrait de prime abord penser que cette politique est un gouffre financier mais c’est tout le contraire. Non seulement elle nous permet d’attirer de nouveaux patients mais ceux-ci sont de plus en plus nombreux à séjourner sur notre territoire avec famille et amis, voire à y établir leur résidence secondaire. Du secteur du tourisme au secteur du bâtiment, c’est toute notre économie qui en bénéficie.» Cette réussite permet à Tunis de tabler sur une croissance de 7,2% sur l’année 2026, alors que la moyenne continentale stagne à 0,8 %. Le scénario se répète un peu partout au sud de la méditerranée, à l’exception d’une Algérie encore plus instable que jamais depuis qu’elle a été divisée en trois régions rivales suite au coup d’Etat sanglant avorté de 2016. Le Sénégal fait, lui, la part belle aux télécommunications. Mise en place à la fin des années 1990, sa politique de gestion des appels téléphoniques à destination de l’Europe et des Etats-Unis a été payante. Bouygues, Cegetel, Orange, Deutsche Telecom, BT et consorts traitent aujourd’hui l’ensemble de leurs services clients depuis Dakar. Nombre de particuliers et d’entrepreneurs ont suivi cette tendance. Selon une étude Eurobaromètre, 45% des professions libérales en Europe traitent désormais leur secrétariat à distance, via une opératrice reliée à son employeur par visioconférence. Une solution qui aurait permis à ces professions d’alléger leur masse salariale de 75%.

Côté enseignement, la rive sud de la Méditerranée et la périphérie orientale de l’Union ne cachent pas non plus leur satisfaction. Fez, Sarajevo et Istanbul sont devenus des centres universitaires incontournables, depuis l’envolée des frais d’inscription continentaux. «Comptez entre six et neuf mille euros pour un établissement correct, type université de Strasbourg, Cardiff ou Tenerife. Quinze mille euros pour les établissements d’élite comme la Freie Universität de Berlin ou la London School of Economics de Londres. Qui peut se payer cela aujourd’hui à part les ménages les plus fortunés, analyse Ioann Bartok, directeur des études à l’Université de Sarajevo. Ici, les frais de scolarité sont restés à un prix raisonnable. Entre cinq cent et mille cinq cent euros pour les étudiants étrangers, selon les disciplines. Cette manne intellectuelle et financière a été un véritable coût d’accélérateur pour notre économie. Les liaisons aériennes ont été multipliées par dix avec l’Union au cours de ces douze dernières années. Des centres de recherche se sont implantés en Bosnie. Je ne vous parle même pas des PME et PMI. Qui aurait crû cela possible il y a encore trente ans», s’enthousiasme Ioann Bartok.

A l’inverse, la libéralisation prônée par la Commission depuis le milieu des années 1990 n’aura pas eu l’effet escompté, la stratégie de Lisbonne, censée faire de l’Europe l’économie la plus compétitive au monde et rétablir le plein emploi au sein de l’Union ayant été rangée, dès 2010, au rang des grands fiascos de l’histoire. Soucieux de préserver leur chiffre d’affaire, les anciens monopoles publics soumis à la concurrence ont poussé le principe de rentabilité à l’extrême. La disparition progressive des services postaux des zones rurales et urbaines les moins peuplées, n’aura pas été sans conséquences, nombre d’entreprises préférant rediriger leurs activités vers des ensembles urbains de plus grande importance. «Comment voulez-vous décemment que je m’implante dans une agglomération qui ne dispose pas de centre postal, s’insurge Marc Vilmont, PDG d’une PME spécialisée dans la vente à distance. Internet c’est bien beau, mais ça ne me permet pas d’envoyer un colis. Sans compter qu’aujourd’hui il est impossible de travailler correctement sans être à proximité de liaisons ferrées, aériennes ou routières rapides. Je n’ai rien contre la campagne mais là on parle business.» Ce raisonnement n’étonne guère Manuel De Oliveira, président d’une communauté de villages dans la région de Tolède, en Espagne. «La libéralisation nous a fait beaucoup de mal. La disparition progressive des services publics a entraîné une baisse régulière de notre activité économique, les entreprises basées ici fermant ou délocalisant leurs activités vers des centres urbains mieux desservis. Imaginez les répercussions : sur l’ensemble du primaire, nous ne disposons plus de soixante élèves… Il y a vingt ans, nous en comptions 1200 !» Manuel De Oliveira n’essaie même plus de cacher son découragement : «En fait, je me demande presque à quoi nous servons encore en tant qu’élus. On subventionnerait bien des services à caractère public pour relancer une dynamique économique, mais cela nous est interdit par Bruxelles au nom des règles de concurrence !» Et son adjoint en charge de l’éducation de renchérir : «Bien sûr, nous avons envisagé de faire venir un établissement privé malgré les coûts de scolarisation engendrés pour les élèves. Mais la réponse est partout la même : pourquoi voulez-vous que nous nous installions dans une région en perte de croissance économique et démographique ?»

Quant aux impôts, paradoxe de la libéralisation, ils n’ont en rien diminué. Bien au contraire. Suite à des vagues de délocalisations sans précédent vers les périphéries sud et orientale de l’Union, la moyenne du chômage a atteint le taux record de 19,6% l’année dernière. «L’accumulation du paiement des retraites et de l’aide à la réinsertion professionnelle sont devenus un véritable casse-tête au sein de l’Union, confie sous couvert d’anonymat un haut fonctionnaire bruxellois. Idéalement, la solution serait que l’Union, les Etats et les régions puissent reprendre en main certains services publics. En somme, que l’on déconstruise ce qui a été fait. Que l’on réforme à l’envers. Mais les caisses sont désespérément vides.» Quant à une nouvelle augmentation des impôts, nul doute qu’elle renforcerait un peu plus le Parti révolutionnaire européen, désormais deuxième force politique au sein du Parlement de Strasbourg…

Par Christophe Nonnenmacher - journaliste à l'Européenne de Bruxelles

Commentaires

Tu peux ajouter le prochain boom des retraités (et donc de leur pouvoir d'achat qui ne sera plus en France).

Au maroc notamment, on peut anticiper l'arrivée en masse de retraités français qui pourront vivre au bord de la mer, avec du soleil a des prix inconnus en Europe.

"La libéralisation" dont tu parles je ne l'ai pas trop vu en europe. On a surtout défendu les monopoles publiques, les intérets de quelques grands groupes influents (pétroles, armes, banques, assurances) au détriment des emplois, des pme, des études, ...

C'est plutôt le conservatisme (de "gauche" ou de "droite") habillé d'un faux libéralisme qui pose problème me semble t'il.

Ecrit par : ~laurent | jeudi, 23 décembre 2004

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