« TARDIVEMENT, LE «OUI» SORT SES ARGUMENTS | Page d'accueil | L’EURODISTRICT FAIT SES COMPTES »
samedi, 15 janvier 2005
POURQUOI LA FRANCE A MAL A L'EUROPE (1)
«Le train fantôme Vichy-Moscou» : Entre nostagies et utopies: des réflexes vains et dangereux
Drôle de semaine dans les média français …Le Parlement européen (PE) adopte massivement le projet de Constitution : quelques lignes…Le Pen confirme dans le très confidentiel «Rivarol» sa vision du nazisme : de longues colonnes…Le premier événement est porteur d’avenir. Le deuxième est un non-événément du ressort de la justice. La «loi du tapage» n’a rien à voir avec le droit (mais révèle nos travers). En fait, la France a toujours «mal à l’Europe» parce qu’elle a toujours mal à elle-même : elle reste trop lourde d’un passé qui ne passe pas, ou passe mal. Ce «mal à l’Europe» ne se manifeste pas qu’à l’extrême-droite…Qui trouve-t-on parmi les quarante «abstentions» dans le vote du Parlement européen ? Les socialistes français,élus au PE grâce aux combines d’état-major du PS qui avaient fait campagne pour le «non» et qui se retrouvent dans un embarras bien compréhensible. Qui trouve-t-on parmi les porteurs de bulletins «non» ? Des euro-députés français d’extrême droite et de gauches, «les deux bouts de l’omelette française», redirait Raymond Aron. Le problème c’est que ce «mal à l’Europe» de la France entraîne un «mal à la France» de l’Europe. Baron Crespo résume l’un des enjeux majeurs des campagnes de ratification de la Constitution : «Si la Grande-Bretagne dit ‘non’, ce sera grave pour les Anglais. Si les Français disent ‘non’, ce sera grave pour l’Europe»
De toutes les «peuplades d’Europe», les Français sont sans aucun doute les plus admirés et les moins aimés... En fait, leurs partenaires sont toujours face à la même interrogation : «Que veulent donc les Français ?». Tout se passe, en effet, comme si les Français voulaient en permanence tout et le contraire de tout. Ils veulent une Europe «forte, puissante, indépendante» - une «Europe européenne» - mais ils restent attachés à leur souveraineté nationale et refusent de doter l’Europe d’institutions fortes. Ils veulent une Europe «proche des citoyens et authentiquement démocratique» mais ce sont eux qui ont légué à l’Europe les vices technocratiques, l’opacité bureaucratique, la complexité juridique de leurs traditions administratives. Ils veulent une Europe «dynamique et confiante» mais ce sont eux qui, parfois, freinent le plus les élans et, souvent, distillent le plus de morosité, de scepticisme, de pessimisme. Les Français n’ont évidemment pas le monopole des pulsions contraires. Mais sur les bords de la Seine, on a tendance à pousser cette logique un peu plus loin qu’ailleurs. Peut-être parce que notre pays compte toujours autant de «sujets de mécontentements» que de citoyens. Tout se résume en un paradoxe et en une contradiction.
Le paradoxe : c’est la France qui est à l’origine de la plupart des initiatives européennes mais c’est en France que les «visions européennes» sont les plus floues, les plus contestées et les plus controversées. La contradiction : la France est à la fois le pays qui est le plus attaché à la construction d’une Europe unifiée et celui qui en a le plus peur. Ces «peurs françaises» sont à la fois générales et sectorielles, existentielles et corporatistes. Elles guident la plupart des comportements, y compris ceux des élites politico-diplomatiques. Face à l’Europe, la France a peur de tout, surtout d’elle-même. Ses grands voisins sont pris pour des concurrents. Ses petits partenaires sont considérés comme des profiteurs. Tous sont regardés avec suspicion : ne veulent-ils pas «défaire la France» ? Paranoïa du Royaume contre l’Empire, de la Révolution contre les monarchies coalisées... Les analystes paresseux expliquent ces réactions par une enflure de «l’ego national» provoquée par les fiertés (légitimes ou non) léguées par l’Histoire : un Etat-nation millénaire ; un rayonnement culturel plus grand que ses richesses intrinsèques ; la vocation proclamée «universelle» des «valeurs nationales ; son attachement particulier à la laïcité ; une tradition missionnaire et impériale ; sa position géographique, particulière et privilégiée à la pointe de ce cap d’Eurasie» … «L’exception» française ne serait qu’une dernière trouvaille de vocabulaire pour que les Français continuent de se persuader qu’ils sont effectivement «exceptionnels»... La France est «malade de l’Europe» parce que, derrière les lignes de fractures entre Schuman et De gaulle, elle n’a pas réglé, ou mal réglé, un certain nombre de comptes avec elle-même. Avec son nationalisme et son internationalisme. Avec ses particularismes et son universalisme. Avec son conservatisme et son révolutionnarisme. L’Europe n’est en fait que le «miroir grossissant», le «révélateur implacable» de ses carences, de ses faiblesses, de ses propres maux. Et de ses rêves…
«Donner de la France une certaine idée, c’est nous permettre de jouer un certain rôle», écrivait Barrès avant que de Gaulle agite en oriflamme sa «certaine idée de la France»… «Les Français, estimait le général, ont besoin d’avoir l’orgueil de la France, sinon ils se traînent dans la médiocrité, ils se disputent, ils prennent un raccourci vers le bistrot». Tous les peuples ne sont-ils pas ainsi ? «Si on ne lui propose pas des buts élevés, si elle n’a pas le sentiment de sa dignité et de sa noblesse, elle se traîne dans une sorte de léthargie» La paix, l’unification et l’instauration d’une société de bien-être en Europe ne constituent-ils pas des «buts» élevés ? «La France est une grande dame qui ne fait pas la cour aux autres. Ce sont eux qui lui font». Même quand elle se «vautre dans sa bauge» ? Ce qui est incontestable, c’est que «chaque peuple est le fruit d’une histoire qui n’est celle d’aucun autre». Et a «besoin d’être fier».
La centralisation française s’est tellement faite par l’écrasement des cultures régionales que les Français imaginent mal une unité continentale dans le respect des diversités. La démocratie s’est amorcée, développée, installée (et parfois pervertie) non dans des réformes à froid, mais à chaud, dans des périodes ou après des crises «décisives», dans l’euphorie du désespoir vaincu plus que dans la paisible jouissance d’un «vivre ensemble harmonieux» , dans des élans révolutionnaires sur fond de tragédie : on y imagine mal qu’un continent aussi gorgé de sang que l’Europe puisse connaître une Aventure sans vraies aventures, avec la paix en objectif…sans guerre pour l’obtenir ! Au royaume du vaudeville, des comédies de boulevards et plaisanteries qui sentent le fumier même dans les salons parfumés, on se demande toujours pourquoi la tragédie a été inventée par les Grecs, Shakespeare vient d’Angleterre et Hiroshima n’est pas resté dans l’Histoire par une bombe française… L’expansionnisme français s’est toujours tellement fait par les armes ou par la ruse que la conscience collective s’avère incapable d’imaginer une aire européenne devenue un espace de libertés par libre adhésion, une vraie Révolution (ce qui est en cours) sans Terreur, une vraie Unité sans Empire, de vrais projets d’avenir sans la fatalité d’un «nouveau déluge». Ces traumatismes historiques engendrent un conservatisme agressif et des réflexes réactionnaires, à droite comme à gauche, dans les «masses populaires» comme on disait jadis au PC, et dans les élites… «C’est le train fantôme Vichy-Moscou», lâche Philippe Sollers. Une bien curieuse alliance objective entre le «syndrome de Vichy» et le «mirage de Moscou».
Par Daniel Riot – directeur de la rédaction européenne de France 3
23:55 Publié dans CONSTITUTION, DANIEL RIOT, SOCIETE | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Europe









Commentaires
"Qui sont les francais?
Publié sur http://fmhueffer.blogspot.com/
An article in Europeus looks at the multi-faceted French nature, and how that leads to conflict and leadership in the future of Europe:
"De toutes les «peuplades d’Europe», les Français sont sans aucun doute les plus admirés et les moins aimés... En fait, leurs partenaires sont toujours face à la même interrogation : «Que veulent donc les Français ?». Tout se passe, en effet, comme si les Français voulaient en permanence tout et le contraire de tout. Ils veulent une Europe «forte, puissante, indépendante» - une «Europe européenne» - mais ils restent attachés à leur souveraineté nationale et refusent de doter l’Europe d’institutions fortes. Ils veulent une Europe «proche des citoyens et authentiquement démocratique» mais ce sont eux qui ont légué à l’Europe les vices technocratiques, l’opacité bureaucratique, la complexité juridique de leurs traditions administratives. Ils veulent une Europe «dynamique et confiante» mais ce sont eux qui, parfois, freinent le plus les élans et, souvent, distillent le plus de morosité, de scepticisme, de pessimisme. Les Français n’ont évidemment pas le monopole des pulsions contraires. Mais sur les bords de la Seine, on a tendance à pousser cette logique un peu plus loin qu’ailleurs. Peut-être parce que notre pays compte toujours autant de «sujets de mécontentements» que de citoyens. Tout se résume en un paradoxe et en une contradiction." (Of all the people of Europe the Frech are without doubt the most admired and the least liked... In fact, their parteners are always faced with the same question: "What do they want?" Everything that takes place, takes place as if the French want everything and nothing. They want a Europe "stong, powerful, and independant"-- an European Europe-- and yet they rest attached to their national interest and refuse to allow strong institutions in Europe. They want a Europe close to its citizens and authentically democratic but it is they who have legued to the Union its technocratic vices, its burdensome beurocracy, and the legal complexity of its administrative traditions. The want a dynamic and confident Europe, but it is they who, oftentimes, stop its progress, and who distill the most morosity, skepticism and pessimism. The French-- evidently-- don't have a monopoly of contradictory sentiments. But, on the banks of the Seine, one has the tendency to push that logic a bit further than elsewhere. Perhaps it is because our citizens tend to consider themselves as much as malcontents as citizens. It all ends in paradox and contradiction.")
I don't think you could in any measure equate the French with Americans, but up until a short while ago that would have exactly defined the American attitude to their government and the world. We seem to be moving in another direction, but I wonder how much of the current "animosity" is somehow rooted in this..."
Lire la suite du post de A man could stand up: http://fmhueffer.blogspot.com/2005/01/qui-sont-les-francais.html et merci à toi pour tes traductions régulières d'Europeus à destination des non francophones.
Christophe
Ecrit par : Christophe Nonnenmacher | dimanche, 16 janvier 2005
Merci pour ce super article ! :-)
Ecrit par : webbie | mardi, 18 janvier 2005
Les commentaires sont fermés.