vendredi, 28 janvier 2005
LA DEFAITE DU MOUTON
20 janvier. Les musulmans célébraient l'Aïd El Kebir, la fête du mouton. Un moment digne. De partage et d’ouverture aux autres. Mercredi 26 janvier. D’autres moutons. Dans l’un des plus grands complexes cinématographiques d’Europe. Deux files d’attente. L’une pleine, bondée, face à une caisse fermée. L’autre vide, ou presque, face à une caisse ouverte. Membre de la première congrégation - celle à laquelle je n’appartenais pas - une femme m’interpella : «De quel droit nous dépassez-vous ? Vous ne pouvez pas faire la queue comme tout le monde ?». Réponse : «C’est ce que je fais madame mais il se trouve que la file correspondant à la caisse ouverte est celle dans laquelle je me situe». «Peu m’importe vos arguments. La majorité des gens sont dans ma file donc c’est vous qui avez tort !» Bref, le fait qu’un client se soit trompé de file, puis un deuxième, suivi machinalement d’un troisième, (…) puis d’un vingt-et-unième avait suffit à ériger en dogme une hérésie. Désormais, la loi du moment voulait qu’à la caisse n°2 corresponde la file n°3. Point final. Mouton, acte I.
Vingt-quatre heures plus tard, les députés français (pas les eurodéputés, les autres…) achevaient «dans un climat assez apaisé» (dixit l’AFP) l'examen de la révision constitutionnelle préalable au référendum sur le projet constituant. Avec pour seul mot sur les lèvres, «Turquie». Pourquoi ? Parce qu’un jour, quelqu’un ou quelqu’une a décidé que ce sujet serait indissociable de la question constitutionnelle. Mouton, acte II.
Résultat, pour adhérer à l’Union, la Turquie devra s’en remettre, après avoir rempli toutes les conditions requises, à la vox populi. C’est du moins ce que demande la majorité de nos députés. Plus simplement, si, d’ici quelques années, Ankara répond à tous les critères d’exigence pour entrer dans l’Union mais que les Français s’y opposent, tous ses efforts auront été vains. Même principe qu’au cinéma : la bonne file n’est pas toujours celle que l’on croit. Pour prendre un autre exemple, ce que les Turcs vivraient alors ressemblerait à s’y méprendre à la situation d’un étudiant qui une fois son doctorat décroché se verrait dire : «Désolé, en fait tous les diplômes que vous avez passé au cours de ces sept dernières années d’études et de sacrifices vous ont été retirés». «Pourquoi ? C’est injuste !» «Non, vous avez fait un travail remarquable et nous vous en remercions. Il nous sera d’ailleurs très utile. Mais, comprenez-nous, c’est juste que trop de gens ici ne vous aiment pas.» Mouton, acte III.
Ubuesque, le raisonnement ne l’est pas pour tous. Pour Pascal Clément, le très sérieux président UMP de la commission des Lois à l’Assemblée nationale, le sort réservé à la Turquie est une «extraordinaire avancée démocratique» ( !) Et pour ceux, minoritaires, qui contesteraient cette vision des choses, sa réponse est déjà toute trouvée : «Vous allez oser dire aux Français que vous ne souhaitez pas qu'ils s'expriment [sur les futures adhésions] !?». Le troupeau a parlé… et tranché. Pour peu, on se sentirait presque dans un remake de la vie (réelle) à la Maison Blanche : «Si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes contre nous. Contre les Français. Contre la France.» Bref, des traîtres à la patrie. Mouton, acte IV.
Ce qu’oublie simplement de relever Pascal Clément est que l’Union européenne est fondée sur des principes de respect, d’égalité. Si l’idée du référendum est louable en soi, trois éléments fondamentaux doivent alors lui être greffés : 1/ Tous les futurs membres doivent être placés sur un pied d’égalité. L’argument visant à dire que la Roumanie, la Bulgarie et la Croatie échapperaient à ce traitement au prétexte qu’ils seraient trop avancés dans leurs négociations d’adhésion est d’une hypocrisie sans nom. Si l’on veut donner la voix au peuple, qu’on la lui donne pleinement. 2/ Qui dit Union européenne, dit Européens. Dès lors, si une candidature doit être bloquée, qu’elle le soit non par la volonté de la population d’un Etat membre mais par la majorité des citoyens européens. A un référendum franco-français devrait être par conséquent substituée une consultation unique, à l’échelle des Vingt-cinq. 3/ Rejeter une candidature à l’issue d’un long processus d’adhésion obligeant toute une société à se réformer de l’intérieur est une aberration. Si un non avait dû être donné, il aurait dû l’être avant le 17 décembre dernier, date de l’acceptation de l’ouverture des négociations d’adhésion avec Ankara. A moins, bien sûr, que Turcs et Roumains ne soient pas de même valeur et que l’argument voulant que la Roumanie soit, à la veille de la signature du traité d’adhésion, trop avancée dans son processus ne puisse s’appliquer à Ankara d’ici plusieurs années. Soyez un peu franc, Messieurs de l’UMP et autres Philippe de Villiers. Dites tout simplement que vous êtes effrayés, angoissés, meurtris dans vos convictions chrétiennes à l’idée qu’un Etat de confession musulmane puisse, à terme, être un grand d’Europe. Pas n’importe lequel. Celui-là même que l’on trimbale, parce qu’un sentiment majoritaire l’ordonnerait, depuis 1963 entre espoirs, désillusions et frustrations. Mouton, acte V.
Mais rassurez-vous, les enquêtes d’opinions vous donnent pour l’instant raison. Les Français ne veulent pas de la Turquie dans l’Union. On les comprend bien, ce pays leur est tellement familier… Mais c’est bien, vous serez réélus. Vous aurez suivi l’air du temps, fait votre travail de moutons. Mais à ce petit jeux préélectoral, ce n’est ni la France ni l’Europe qui en ressortiront grandis mais bien tout ce contre quoi l’Union a été pensée, fondée : la peur de l’autre, l’ignorance, l’arrogance, le sectarisme, le nationalisme, l’extrémisme. Faire de la Turquie le point central du débat constitutionnel et traiter sa population avec autant de mépris est une attaque contre l’intelligence, contre le respect humain. Elle est une attaque contre la devise de la France : «Liberté, égalité, fraternité». Contre celle de l’Union : «Unis dans la diversité». En fait, elle est tout sauf une victoire. Elle est, quoiqu’on puisse en dire, une triste défaite : celle du mouton. Mouton, acte final.
Par Christophe Nonnenmacher – journaliste à l’Européenne de Bruxelles
20:45 Publié dans CHRISTOPHE NONNENMACHER, TURQUIE | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : Europe









Commentaires
Excellent !
USee
Ecrit par : USee | samedi, 29 janvier 2005
Merci :)
Ecrit par : Christophe Nonnenmacher | dimanche, 30 janvier 2005
OK avec toi sur les 2 premiers arguments.
En total desaccord avec le dernier : vouloir que les europeens s'expriment sur l'entrée d'un nbouveau membre est legitime. Si l'on estime qu'une fois que la Turquie aura fait le chemin, il sera trop tard, il fallait militer pour un referendum avant même d'etudier la candidature.
Par ailleurs ton argumentation en 3 points m'inquiete au plus haut point : c'est bien ce que les partisans du non craignent : que dans 15 ans on disent qu'il sera trop tard. Ils auront alors été les cocus de l'affaire.
Enfin, etudier la candidature de la Turquie sous un jour particulier parce qu'elle est musulmane est légitime. L'islamisme est un problème suffisamment important au niveau geopolitique et social pour qu'on l'etudie particulièrement, sans être taxé de facho ou d'islamophobe.
Ecrit par : finger | mardi, 15 février 2005
Finger,
Sur "En total desaccord avec le dernier", je pense qu'au contraire on n'est guère éloignés. Ce qui me choque actuellement est que l'on puisse dire à un pays candidat "c'est bien vous êtes au point, vous avez 20/20 mais on vous recale parce qu'on ne vous aime pas". Ce n'est pas à l'issue d'un long travail de réformes réussies que l'on doit recaler quelqu'un. Pas au moment où il est en droit d'obtenir son diplôme, mais au concours d'entrée. Malheureusement, une fois de plus tout a été pensé à l'envers. Ce que l'on est en train de faire aux Turcs, je ne le souhaite à personne. Pour reprendre un autre exemple agir de la sorte peut s'apparenter à un futur marié - heureux de célébrer le jour de ses noces - qui se fait planter par sa future (ex) devant l'autel. Côté frustration, ce n'est pas mal... Si son ex avait dû lui dire non c'est avant les préparatifs du mariage, avant même que leur liaison ne commence, qu'elle aurait dû le faire.
Maintenant, les choses n'ayant pas été faites en ce sens se pose la question de savoir comment poser un lapin aux Turcs le jour du marriage. Le référendum en est le meilleur moyen tant que l'on jouera sur certains fantasmes voulant que les Turcs soient de potentiels terroristes en puissance, au mieux des illuminés islamiques.
Si ce sujet me tient à coeur cela tient au fait que je suis attaché à ce pays dans lequel je me suis rendu plusieurs fois. Parce que beaucoup d'illusions circulent sur ses habitants. Ok, ils un un gouvernement - non pas islamiste mais musulman modéré: où est le mal? On a bien, dans notre Europe majoritairement chrétienne, des partis chrétiens démocrates. Sont-ils fanatiques pour autant? En appellent-ils à la guerre sainte? Non.
Pour la petite histoire, si les partisans de Erdogan sont aujourd'hui au pouvoir, ils ne le doivent pas à un discours religieux mais essentiellement parce que dans des villes comme Konya ou Istanbul ils ont développé de réelles politiques de proximité, aidé à rétablir des quartiers comme dans les environs de Tarabia (quartier d'Istanbul) au moment même où le DYP notamment (parti de Tancu Ciller et Demirel) refusait de s'y intéresser. Ils y ont apporté l'eau courante & potable, l'électricité. Ils se sont employés à relancer l'économie de proximité, les petits commerces. Bref, ils ont apporté un début d'avenir là où il n'y en avait pas. Plus surprenant encore, à Konya, à l'époque où j'y était, chaque lundi était consacré à la rencontre du maire par les habitants. Celui-ci les recevait vraiment, s'employait quand on le lui demandait à résoudre des conflits conjugaux, d'autres de cages d'escaliers ou à aider un commerçant à obtenir son visa pour se rendre sur un salon à l'étranger. C'est en grande partie cela qui a permis à cette tendance politique d'en arriver là ou elle est. La religion n'y est pour rien. Le pragmatisme, oui. Par ailleurs, quel autre parti avait été jusqu'alors, en Turquie, aussi prompt à réformer son système et à répondre aux exigences européennes. Je ne dis pas que tout est parfait. Beaucoup reste encore à faire mais les progrès sont indéniables et peut-être serait-il opportun de laisser les Turcs nous montrer ce dont ils sont encore capables.
Autre point qui me dérange régulièrement dans le débat sur la Turquie, la volonté de la résumer à une seule entité. Il n'y a pas une Turquie mais plusieurs Turquie. Celle d'Istanbul et d'Izmir (assez proches même si Izmir est plus homogène), celle d'Ankara (à mille lieues de la première), de Diyarbakir, de Trabzon au Nord, de Konya, etc.. C'est peut-être là que réside le véritable défi de la Turquie: rester plurielle tout en restant unie et en essayant de se rapprocher du niveau de développement de sa côte ouest.
Enfin, et je finirai là, un dernier point me pose problème: pourquoi focaliser à ce point notre attention sur la Turquie et oublier de débattre sur le bien fondé de l'adhésion Roumaine mais aussi et surtout bulgare, croate ou macédonienne, trois pays qui à de nombreux égards ont peut-être bien moins leur place dans l'Union que la Turquie.
Et pour en revenir au référendum, une fois encore, ce n'est pas une fois l'Acquis communautaire validé par les pays candidats qu'il faut se prononcer sur le bien fondé de leur entrée dans l'Union mais avant même que ne soit donné le feu vert à l'ouverture des négociations d'adhésion. Si consultation il avait dû y avoir sur la Turquie, c'est donc avant le 17 décembre dernier que cela aurait dû se produire.
Mais cela aurait peut-être nécessité un minimum de jugeotte de la part de nos dirigeants politiques français et européens... Dans le même ordre d'idées, peut-être aurait-il été plus malin de procéder à la récente vague d'élargissement après que le texte de la constitution ait été adopté, après que des règles du jeu aient été définies. Car à force de marcher sur la tête, de mettre la charue avant les boeufs, on se retrouve aujourd'hui dans une configuration quasi-ingérable où tout est prétexte à l'amalgame et à l'incompréhension générale. Et honnêtement, je ne peux pas en vouloir aux personnes qui ne comprennent plus un projet européen qui ressemble de plus en plus à un rubix cube (désolé si ça ne s'écrit pas comme ça) que l'on ne parviendrait plus remettre en ordre.
Christophe
Ecrit par : Christophe Nonnenmacher | mardi, 15 février 2005
En effet, nos points de vue convergent sauf sur la place de la Turquie.
Les actions positives du parti Islamiste modéré (n'est ce point un oxymore ?) sont les mêmes que celles du Hezbollah qui occupe le terrain social.
Tu dis toi même que la Turquie est tres diverse, donc la vision quelque peu optimiste que tu developpes et qui s'applique surtout à Istambul, n'est pas majoritaire dans le pays.
Tu te pose la question de savoir ce qui se passera si la Turquie évolue et que nous lui claquons la porte au nez, mais je me pose la question inverse, que se passera t il si elle n'evolue pas et que l'on ne peut plus faire marche arrière ? car pour moi il ne fait aucun doute que la Turquie ne reconnaitra JAMAIS le genocide armenie.
J'ai fait une note (polemique evidemment) sur le sujet :
http://finger.blogspirit.com/archive/2005/02/15/ils_ont_dit.html#c38076
la plupart des faits sont tirés d'une recente emission d'actualité vue sur TV5. Peux tu les commenter ou les preciser ?
Ecrit par : finger | mardi, 15 février 2005
Pour l'émission de TV5, j'avais prévu de le faire d'ici à la fin de cette semaine, si tu parles bien de celle avec Max Gallo. C'est sur ma liste:)
Ecrit par : Christophe Nonnenmacher | mercredi, 16 février 2005
Oui, c'est celle ci.
Avec un argument assez choquant du journaliste turc : les femmes ne sont pas plus mal lotie en France qu'en Turquie malgré le rapport de la commission européenne !
Ecrit par : finger | mercredi, 16 février 2005
Un grand homme du reste ce Max Gallo, survivnat d'un temps ou les socialistes savaient de quoi ils parlaient.
Apprenti qui finit agrgé d'histoire
Ecrit par : finger | mercredi, 16 février 2005
Si l'on cherche on trouvera toujours des arguments contre la Turquie, comme contre tout autre pays. Maintenant, oui, des problèmes se posent pour les femmes en Turquie mais aussi pour les 10% de femmes françaises soumises à des violences conjugales, si l'on en croit une récente enquête. Mais là encore, on ne change malheureusement ps les mentalités en quelques semaines. Le problème est réel mais pourquoi doit-on toujours se focaliser sur la Turquie. Pourquoi ne s'interroge-t-on jamais sur les autres pays candidats que sont la Roumanie, la Bulgarie, la Croate, la Macédoine et maintenant l'Ukraine? Si toi ou quelqu'un d'autre en a, je serais curieux de les connaître. Mais pas uniquement à l'échelle d'un pays. prend l'exemple de la Turquie: le taux est-il lobalement uniforme ou varie-t-il selon que l'on se trouve à Izmir, Trabzon ou Gazientep, trois régions de mentalités et de cultures différentes. Qu'en est-il aussi des autres Etats européens. En fait, plus j'y pense plus je me dis que le sujet mériterait d'être vraiment d'être traité sur Europeus.
Ecrit par : Christophe Nonnenmacher | samedi, 19 février 2005
Je ne sais pas s'il mériterait Christophe, on touche là à des réflexes qui sont plus de l'aordre de la foi.
Pour être franc avec toi le problème avec la Turquie est le fait que ce soit un pays musulman, mais le débat là dessus est tellement vaste, que l'on n'a pas finit ...
Ecrit par : finger | samedi, 19 février 2005
Finger,
Je pense que les questions relatives aux violences conjugales en Europe ne manquent pas d'intérêt. Au moins par curiosité, ne serait-ce que pour voir où l'on se situe et si certains mythes ont la peau dure :). Mais pour en revenir à l'adhésion turque, tout ce que je demande aux partisans du non est un peu de franchise. Si j'en crois ton blog, tu es contre. Ici tu relèves que l'argument religieux te semble important. Même si l'on est en désaccord sur ce point, je respecte ce point de vue. Simplement parce qu'il est honnête. Tu ne cherches pas à te cacher derrière telle ou telle excuse diplomatique. Bref, tu assumes. Ca me plaît. Je n'en demande pas beaucoup plus à nos décideurs: dire sincèrement pourquoi certains d'entre eux sont contre l'entrée de la Turquie. Après, on peut/doit toujours débattre. Mais les bases du dialogue sont honnêtes, donc utilsables pour avancer.
Christophe
Ecrit par : Christophe Nonnenmacher | samedi, 19 février 2005
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