lundi, 31 janvier 2005

LES VRAIS SOUVERAINISTES SONT PROEUROPEENS

La souveraineté, c’est le pouvoir de décider comme on l’entend. Est-on souverain quand le sort une monnaie se joue à New-York et à Tokyo ? Est-on souverain quand notre armée a besoin des satellites américains pour observer et des avions américains pour transporter ses troupes dans un coin d’Afrique qui nous est cher ? Est-on souverain quand la délinquance la plus terrible est structurellement mafieuse et internationale ? Est-on souverain quand le prix de l’énergie et des matières premières ne dépend pas de soi. Est-on souverain quand aucune législation nationale (même en Iran) ne peut arrêter la diffusion des images et des messages des autres, sauf si l’on interdit la télévision, la radio, les ordinateurs ? Est-on souverain quand marchandises et capitaux circulent librement dans le monde ? La souveraineté, c’est de pouvoir maîtriser les problèmes, les évolutions, les mutations. L’Europe est le bouclier de notre souveraineté national. A plus d’un titre. L’euro est un outil de souveraineté, même si les nostalgiques du franc oublient les crises monétaires en cascade des dernières décennies du siècle dernier…

C’est pour que le mot «souveraineté» reprenne un vrai sens dans tous les domaines, donc pour devenir davantage maîtres de leur destin que les Européens s’unissent. Il est temps d’en finir avec ce détournement de vocabulaire. Avec cette véritable escroquerie de langage. Les souverainetés nationales sont élargies, mises en commun, gérées ensemble, pour que chacune d’elles soit moins formelle et plus réelle. Marx dénonçait les «libertés-piquets», proclamées mais non effectives. C’est de «souverainté-piquet» dont on pourrait parler pour dénoncer les illusions d’un mot vidé de son sens. De «souverainete-illusion». Cette souveraineté-là est celle des «souverains-bidonneurs». Les vrais souverainistes sont pro-européens. «Européen», parce que «souverainiste», parce que patriote, parce que républicain, parce que «réaliste porté par un idéal». Les démissions découlent de ce silence : on tente de détruire alors que l’heure est la construction. De Gaulle était contre la CECA et contre le marché commun : il ne les a pas détricoté. A-t-il eu tort ?

Les batailles des OGM, pour ne pendre qu’un exemple parmi mille, sont plus importantes que celle de Valmy. Et ce n’est pas la seule…Comment peut-on dépenser autant d’énergie à défendre des positions de principes, à s’abriter derrière des affirmations dogmatiques, à se contenter de jouer les censeurs alors que l’Europe n’est et ne devient que ce qu’on en fait et en fera. Ce n’est pas l’Europe qui, souvent, est impuissante, faible ou insuffisante. Ce sont les Européens. Ce n’est pas l’Europe qui a le complexe de Peter Pan, ce sont les Européens et notamment les leaders d’opinion, les faiseurs de mode intellectuelle, les accoucheurs d’idées, les penseurs. Bref, les élites, comme disent les démagogues qui se critiquent eux-mêmes en dénonçant «autres». Chacun voudrait faire l’Europe (comme sa ville, sa région, la France, le monde) selon ses idéaux. Mais ne rien faire, sauf tenter d’empêcher de faire, parce que l’idéal est jugé impossible, c’est se nier soi-même comme acteur et nier la puissance d’action de ce qui fait la République et le reste : le peuple, les citoyens, les hommes.

Par Daniel Riot – directeur de la rédaction européenne de France 3

dimanche, 30 janvier 2005

LA REVANCHE POSTHUME DE KHOMEINY

Le taux de participation aux élections générales en Irak atteint pour l'instant 72% du nombre d'inscrits, affirmait il y a quelques heures Adel al-Lami, un membre de la commission électorale indépendante. Dans certains quartiers de Bagdad, le taux de participation serait même de 95%. A l’en croire – on ne demande pas mieux -, aujourd’hui serait un jour nouveau. Une (très) belle journée, gage d’espérance et de regain de fierté de tout un peuple heureux d’avoir reçu de Washington la démocratie pour cadeau de (re)naissance. Un joli colis, en somme mais piégé, que l’on ouvre pourtant chaque jour un peu plus à coup de la(r)mes ou d’explosifs. «L’élection [d’aujourd’hui] va donner de l’élan à la démocratie, se plait à dire le roi George. Même si elle ne suffira pas à arrêter la violence, les terroristes échoueront parce que le peuple irakien rejette leur idéologie de meurtre». Soit. Si W. le dit... Après tout, pour reprendre ses propres termes, le monde n’est-il pas «plus sûr» depuis la destitution de Saddam ? Alors croyons-y. Rêvons d’un Irak pacifié, libre, modèle de démocratie et de bien-être. Rêvons que George ait vu juste, que Adel al-Lami connaisse bien ses tables de calcul. Rêvons qu’Ariel Sharon lui-même ait eu tort à la veille de la guerre lorsqu’il prévenait son plus fidèle allié que toute occupation prolongée pourrait entraîner une déstabilisation durable de la région. Rêvons que la méthode Coué prime sur la réalité. Celle d’un Etat en complète déstructuration. Où la minorité sunnite boude les urnes. Où la majorité chiite – celle-là même que l’on retrouve en Iran -, revancharde, s’apprête à gouverner le pays. Où les électeurs craignent de voter de peur de perdre la vie.

Car, pour l’heure, les seules données chiffrées à peu près fiables ne sont pas celles des urnes mais bien celles de la rue, gorgée de sang. «Peu après le début des opérations de vote à 07h00, heure locale (04h00 GMT), un kamikaze a fait exploser une voiture piégée près d'un barrage installé devant un bureau de vote de l'ouest de Bagdad, tuant un policier, rapporte Matt Spetalnick, journaliste à Reuters. Deux soldats irakiens et deux civils ont également été blessés par cet attentat commis devant l'école Zahraa, utilisée comme bureau de vote. Un tir de mortier a coûté la vie à un Irakien près de Hilla, au sud de la capitale. Plusieurs autres explosions de forte puissance, probablement dues à des obus de mortier, ont retenti dans le centre de Bagdad ainsi qu'à Mossoul et à Bakouba, peu après l'ouverture des bureaux de vote…». Quelques jours plus tôt, Paul Wood, correspondant de la BBC livrait un témoignage annonciateur : «Dans les quartiers chiites, on croise parfois des candidats qui font signe aux passants depuis des 4x4 noirs recouverts d'affiches électorales. Les chiites estiment que leur tour est venu de diriger l'Irak, après ce qu'ils considèrent comme des décennies de domination sunnite. Dans les quartiers sunnites, en revanche, le scrutin n'inspire qu'hostilité ou indifférence. Il n'y a presque pas d'affiches. Dans une banlieue de Bagdad, on a vu des terroristes sunnites distribuer des tracts disant qu'ils laveraient les rues du sang de ceux qui voteront. Nous n'avons pas pu parler aux gens dans ces quartiers car le risque d'enlèvement est élevé. [En outre], le leader d'Al-Qaida en Irak, Abou Mussab al-Zarkaoui, a [quant à lui] qualifié les élections de complot américain visant à donner le pouvoir aux chiites [et] déclaré que ceux qui y participeraient seraient considérés comme des infidèles et assassinés.» De bien belles élections en somme.

Côté européen, l’inquiétude règne avec pour seule pensée – dominante – celle-ci : «Comment réparer les pots cassés. Comment, sans cautionner la stratégie binaire de Bush – d’un côté les bons, d’un autre les méchants, l’axe du bien, l’axe du mal – permettre aux Irakiens de se réécrire un avenir, libéré du joug de la terreur et du sang ?». A défaut de pouvoir véritablement proposer quelque chose, Bruxelles met donc, une fois n’est pas coutume, la main à la poche. «La Commission européenne a proposé d'octroyer une enveloppe supplémentaire de 200 millions d'euros pour l'aide à la reconstruction de l'Irak», apprenait-on vendredi de source officielle. Sur cette enveloppe, 130 millions d’euros devraient notamment être affectés à «la restauration et à la consolidation de l'offre de services d'éducation et de santé, à l’accroissement des possibilités d'emploi et au renforcement des capacités administratives de [la nouvelle] administration irakienne». 15 millions à la relance de la croissance économique. 10 autres millions à l’appui au «processus politique, et au développement de la société civile et des droits de l'homme… [voire] à l'assistance à l'élaboration de la nouvelle constitution [irakienne]». Tout cela, sous les bombes et les cris. Si avec ça, la paix ne revient pas en Irak, c’est à rien n’y comprendre…

Mais bon, pour l’instant place aux élections, aux 72% officiels de participation, première pierre de ce nouvel édifice démocratique régional qui devrait, sauf grande surprise, être confié à la communauté chiite, très largement majoritaire dans le pays. Ironie de l’histoire, c’est le risque de voir cette même communauté prendre le pouvoir en Irak qui, il y a un peu plus de vingt-cinq ans de cela, nous avait poussé – nous Européens, Américains et Russes - à soutenir Saddam Hussein. Quand celui-ci expulsa en 1978 l’ayatollah Ruhollah Khomeyni d’Irak avant que ce dernier ne lance sa Révolution islamique… Aujourd’hui est donc un grand jour. Reste encore à savoir pour qui…

Par Christophe Nonnenmacher - journaliste à l'Européenne de Bruxelles

samedi, 29 janvier 2005

LA FRANCE ET LA GRANDE-BRETAGNE NE SONT PAS EQUIVALENTES AU RHODES ISLAND ET AU MASSACHUSSETTS

La souveraineté ne se proclame pas : elle se gagne. Et l’amour de la France ne se prouve pas par de chansons de troubadours ou des chants de pleureuses. Comment peut-on à la fois se dire «souverainistes» et se montrer défaitiste ? L’un de ceux qui excellent en cet art de dénigrer ce qu’il aime, de célébrer la France en doutant des Français, c’est bien sûr le vicomte Philippe de Villiers, qui a tout misé sur «l’Europe bouc émissaire» pour asseoir sa notoriété. Ses slogans feraient sourire s’ils n’entraînaient pas des votes d’adhésion et ne contribuaient pas à polluer la confiance des Français en eux-mêmes et en l’avenir. «Je sens la société qui glisse (...). J’ai sur le cœur le sentiment du dégoût devant un pays qui se délite, s’enfonce dans la mélasse» se plaît-il à dire. Quelle France regrette-t-il ? A quelle Europe rêve-t-il ? A celle qui fut si peu chrétienne quand la chrétienté l’unifiait ? Le mythe du péché originel et celui du paradis terrestre nous condamnent-ils à broyer du noir en permanence, à idéaliser un passé pourtant riche en tragédies, en malheurs, en situations innommables. Pour ces nostalgiques, non seulement aujourd’hui est exécrable, mais demain s’annonce pire encore. «Faîtes des enfants» tout de même. Jean-Louis Bourlanges avait raison de poser la question : «Le diable est-il européen ?» Les nostalgies (faussement) masochistes de De Villiers rejoignent les fantasmes et les réflexes de tous ceux qui fuient les critiques constructives (si nécessaires) sur les fonctionnement de l’Union et sur les améliorations à apporter, en s’accrochant à des pétitions de principe sur l’unification européenne en tant que telle. C’est cela, déjà, qui avait faussé le débat autour de Maastricht. Le passé en rose, l’avenir en noir ; ce non à l’Europe, vive la France !

Sur ce front, Chevènement et Pasqua, même combat…Avec l’ombre déformée de De Gaulle en arrière-plan… Faut-il polémiquer ? Certains «cris d’alarme» sont franchement désopilants. Celui de Jean-Claude Barreau, par exemple : «La France va-t-elle disparaître ?» Un titre choc. Provocateur. Ce n’est d’ailleurs pas une provocation : c’est un contresens. C’est si l’Europe ne réussit pas à forger son unité que la France va disparaître. Submergée par la globalisation qui est déculturation, perte d’identité. Barreau ne se reconnaît pas dans le drapeau européen : «Avec son fond bleu, il fait songer à une bannière d’enfant de Marie». Affaire de goût. Le bleu est d’azur. Et les étoiles sont d’or. Il illustre bien «l’idéologie fédérale de l’européisme» écrit-il en le comparant à la bannière étoilée américaine. Faux sens. Il n’y a pas une étoile par Etat. La France et la Grande-Bretagne ne sont pas équivalentes au Rhode Island et au Massachussetts. Les étoiles européennes sont au nombre de douze. Un nombre qui symbolise à la fois la recherche de la perfection, l’extrême diversité et la grande unité de ce continent. «Le modèle américain» n’obsédait pas Jean Monnet, contrairement à ce qu’affirme Jean-Claude Barreau qui n’en est pas à une approximation près. C’est le «modèle européen» qui l’obsédait.

Ce drapeau européen n’est d’ailleurs pas né avec le Traité de Rome. Il ne symbolise ni l’Acte Unique, ni Maastricht, ni le Traité d’Amsterdam. Il a été créé en 1954, à Strasbourg, par et pour le Conseil de l’Europe, l’institution qui est pleinement le reflet de cette Europe des nations ou des patries que Barreau feint d’appeler de ses vœux. L’Union européenne s’en est accaparé pour bien montrer son caractère de «syndicat» interétatique. Comme elle s’est d’ailleurs approprié l’hymne du Conseil de l’Europe qui est devenu l’hymne européen : L’Ode à la Joie de Beethoven. Fallait-il trouver d’autres symboles ? Peut-être. Mais le fait que Barreau s’attaque à «l’Europe de Maastricht» à travers les symboles et les repères de «l’Europe de Strasbourg» n’est pas seulement révélateur de ses lacunes et de ses ignorances. C’est fou de voir à quel point les adversaires de l’intégration européenne sont tentés, régulièrement, de réinventer ce qui existe depuis 1949 : l’Europe de la coopération intergouvernementale, l’Europe du strict respect des souverainetés nationales.

Par Daniel Riot – directeur de la rédaction européenne de France 3

vendredi, 28 janvier 2005

LA DEFAITE DU MOUTON

20 janvier. Les musulmans célébraient l'Aïd El Kebir, la fête du mouton. Un moment digne. De partage et d’ouverture aux autres. Mercredi 26 janvier. D’autres moutons. Dans l’un des plus grands complexes cinématographiques d’Europe. Deux files d’attente. L’une pleine, bondée, face à une caisse fermée. L’autre vide, ou presque, face à une caisse ouverte. Membre de la première congrégation - celle à laquelle je n’appartenais pas - une femme m’interpella : «De quel droit nous dépassez-vous ? Vous ne pouvez pas faire la queue comme tout le monde ?». Réponse : «C’est ce que je fais madame mais il se trouve que la file correspondant à la caisse ouverte est celle dans laquelle je me situe». «Peu m’importe vos arguments. La majorité des gens sont dans ma file donc c’est vous qui avez tort !» Bref, le fait qu’un client se soit trompé de file, puis un deuxième, suivi machinalement d’un troisième, (…) puis d’un vingt-et-unième avait suffit à ériger en dogme une hérésie. Désormais, la loi du moment voulait qu’à la caisse n°2 corresponde la file n°3. Point final. Mouton, acte I.

Vingt-quatre heures plus tard, les députés français (pas les eurodéputés, les autres…) achevaient «dans un climat assez apaisé» (dixit l’AFP) l'examen de la révision constitutionnelle préalable au référendum sur le projet constituant. Avec pour seul mot sur les lèvres, «Turquie». Pourquoi ? Parce qu’un jour, quelqu’un ou quelqu’une a décidé que ce sujet serait indissociable de la question constitutionnelle. Mouton, acte II.

Résultat, pour adhérer à l’Union, la Turquie devra s’en remettre, après avoir rempli toutes les conditions requises, à la vox populi. C’est du moins ce que demande la majorité de nos députés. Plus simplement, si, d’ici quelques années, Ankara répond à tous les critères d’exigence pour entrer dans l’Union mais que les Français s’y opposent, tous ses efforts auront été vains. Même principe qu’au cinéma : la bonne file n’est pas toujours celle que l’on croit. Pour prendre un autre exemple, ce que les Turcs vivraient alors ressemblerait à s’y méprendre à la situation d’un étudiant qui une fois son doctorat décroché se verrait dire : «Désolé, en fait tous les diplômes que vous avez passé au cours de ces sept dernières années d’études et de sacrifices vous ont été retirés». «Pourquoi ? C’est injuste !» «Non, vous avez fait un travail remarquable et nous vous en remercions. Il nous sera d’ailleurs très utile. Mais, comprenez-nous, c’est juste que trop de gens ici ne vous aiment pas.» Mouton, acte III.

Ubuesque, le raisonnement ne l’est pas pour tous. Pour Pascal Clément, le très sérieux président UMP de la commission des Lois à l’Assemblée nationale, le sort réservé à la Turquie est une «extraordinaire avancée démocratique» ( !) Et pour ceux, minoritaires, qui contesteraient cette vision des choses, sa réponse est déjà toute trouvée : «Vous allez oser dire aux Français que vous ne souhaitez pas qu'ils s'expriment [sur les futures adhésions] !?». Le troupeau a parlé… et tranché. Pour peu, on se sentirait presque dans un remake de la vie (réelle) à la Maison Blanche : «Si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes contre nous. Contre les Français. Contre la France.» Bref, des traîtres à la patrie. Mouton, acte IV.

Ce qu’oublie simplement de relever Pascal Clément est que l’Union européenne est fondée sur des principes de respect, d’égalité. Si l’idée du référendum est louable en soi, trois éléments fondamentaux doivent alors lui être greffés : 1/ Tous les futurs membres doivent être placés sur un pied d’égalité. L’argument visant à dire que la Roumanie, la Bulgarie et la Croatie échapperaient à ce traitement au prétexte qu’ils seraient trop avancés dans leurs négociations d’adhésion est d’une hypocrisie sans nom. Si l’on veut donner la voix au peuple, qu’on la lui donne pleinement. 2/ Qui dit Union européenne, dit Européens. Dès lors, si une candidature doit être bloquée, qu’elle le soit non par la volonté de la population d’un Etat membre mais par la majorité des citoyens européens. A un référendum franco-français devrait être par conséquent substituée une consultation unique, à l’échelle des Vingt-cinq. 3/ Rejeter une candidature à l’issue d’un long processus d’adhésion obligeant toute une société à se réformer de l’intérieur est une aberration. Si un non avait dû être donné, il aurait dû l’être avant le 17 décembre dernier, date de l’acceptation de l’ouverture des négociations d’adhésion avec Ankara. A moins, bien sûr, que Turcs et Roumains ne soient pas de même valeur et que l’argument voulant que la Roumanie soit, à la veille de la signature du traité d’adhésion, trop avancée dans son processus ne puisse s’appliquer à Ankara d’ici plusieurs années. Soyez un peu franc, Messieurs de l’UMP et autres Philippe de Villiers. Dites tout simplement que vous êtes effrayés, angoissés, meurtris dans vos convictions chrétiennes à l’idée qu’un Etat de confession musulmane puisse, à terme, être un grand d’Europe. Pas n’importe lequel. Celui-là même que l’on trimbale, parce qu’un sentiment majoritaire l’ordonnerait, depuis 1963 entre espoirs, désillusions et frustrations. Mouton, acte V.

Mais rassurez-vous, les enquêtes d’opinions vous donnent pour l’instant raison. Les Français ne veulent pas de la Turquie dans l’Union. On les comprend bien, ce pays leur est tellement familier… Mais c’est bien, vous serez réélus. Vous aurez suivi l’air du temps, fait votre travail de moutons. Mais à ce petit jeux préélectoral, ce n’est ni la France ni l’Europe qui en ressortiront grandis mais bien tout ce contre quoi l’Union a été pensée, fondée : la peur de l’autre, l’ignorance, l’arrogance, le sectarisme, le nationalisme, l’extrémisme. Faire de la Turquie le point central du débat constitutionnel et traiter sa population avec autant de mépris est une attaque contre l’intelligence, contre le respect humain. Elle est une attaque contre la devise de la France : «Liberté, égalité, fraternité». Contre celle de l’Union : «Unis dans la diversité». En fait, elle est tout sauf une victoire. Elle est, quoiqu’on puisse en dire, une triste défaite : celle du mouton. Mouton, acte final.

Par Christophe Nonnenmacher – journaliste à l’Européenne de Bruxelles


jeudi, 27 janvier 2005

AUSCHWITZ? ENCORE!

Auschwitz ? Encore ! Oui : Encore ! Encore et toujours. Parce que la question de Hans Jonas : «Dieu après Auschwitz ?» reste sans réponse. Comme celle, essentielle et existentielle, qu’elle sous-tend : «Et l’Homme après Auschwitz ?». Oui : Encore et toujours. Parce le constat de Pierre Legendre reste la première obsession fondatrice de la construction européenne : «Hitler a été vaincu par les armes, non par les arguments». Oui : Encore et toujours. Parce que «l’état de droit» ne garantit pas les droits. Et parce que les Droits de l’Homme constituent une arboriculture qui exige des soins constants, vigilants, attentifs. «Auschwitz ? Encore !» Ce cri des blasés de l’Inhumanité était déjà poussé en… 1946, rappelle Annette Wieviorka dans son excellent «Auschwitz, 60 ans après» (publié chez Robert Laffon) Le seul nom, souvent mal prononcé, donne le dégoût, le rejet. «C’est un mot qu’on crache, qu’on a envie de vomir». La honte, l’impuissance, le macabre. Et la peur. L’instrumentalisation aussi, l’exploitation politique, la récupération. Auschwitz ? Lequel ? Celui de quelle réalité, de quelle mémoire, de quelle vision de l’Histoire et …de l’avenir ? Auschwitz redeviendra-t-il un lieu «lisible» après les cérémonies du soixantième anniversaire non de la «libération» des camps mais de leur «ouverture» ? Tous les discours devront être soigneusement pesés. L’indicible ne supporte pas le faux lyrisme, l’art oratoire qui ne vient pas du fond de l’âme. Nous sommes à l’opposé de ce qui fait la mode dominante d’aujourd’hui :cette «insignifiance» dont Castoriadis avait si bien décelé la montée en puissance…

Dans ce contexte de «super-spectacle commémorial», trois personnages font dans l’actualité une irruption vomitive. Bruno Gollnisch: cet universitaire euro-député (double titre donc double honte pour ceux qui respecte les institutions) n’a pas l’excuse de la bêtise. Il rejoue la partition des «révisionnistes» , des «négationnistes» au nom du droit des historiens de se et de nous raconter des histoires. Au nom surtout de pouvoir (sans le dire bien sûr) rouvrir les vannes de l’antisémitisme sans le filtre qu’impose socialement (et pénalement) des faits «gênants» qui ne poussaient pas les antisémites de la fin du XIX et du début du XXième siècles à d’hypocrites auto-censures. Les choses sont ainsi faites ou plutôt orchestrées que ce commentaire pourrait nous valoir un procès en diffamation. N’insistons donc pas… «Il y a pire que l’oubli de l’Histoire», redirait Jacques Juillard : «Il y a les manipulations de l’Histoire». Et la pire des injustices, la plus insupportable, est celle qu’on commet au nom du …droit. Quand, pour reprendre une formule de Pascal Diener, «le mot juridique en arrive à désigner le contraire du droit».

Timothy Koogle, l’ex-patron de Yahoo : La cour d'appel de Paris a examiné mercredi 19 janvier les poursuites pour «apologie de crimes contre l'humanité» engagées par des associations de défense des droits de l'Homme contre ce «brillant gestionnaire» auquel elles reprochent la vente en ligne d'objets à caractère nazi. En février 2003, le tribunal correctionnel de Paris avait relaxé Thimothy Koogle et la société américaine Yahoo Inc. des poursuites. Comme le parquet de Paris n'a pas fait appel de cette relaxe, la cour d'appel ne pourra pas revenir sur cette décision. Elle peut simplement accorder des dommages et intérêts aux parties civiles, si elle estime malgré tout que le délit est constitué. L'arrêt a été mis en délibéré au 16 mars. Mais justice sera-t-elle faite ? C’est fou comme «l’esprit des lois» est bafoué en permanence par les travers du droit…Par ses incohérences et se trous. Vielle question des concepts d’apparence et de réalité : c’est la philosophie du droit qu’il faut remettre à l’ordre du jour dans nos universités. Là comme ailleurs on se fige sur les outils en négligeant la finalité. Pourtant comme l’écrit fort bien Chantal Cutajar dans «La société écran, essais sur sa notion et son régime juridique» (editions L.G.D.J, 1998), «c’est en s’interrogeant sur l’essence du droit lui-même et sa finalité», qu’on pourra sortir des «pathologies juridiques»…

Le prince Harry fait la Une : Pauvre famille royale… Tout dégénère…Le prince britannique Harry a suscité l'indignation en se rendant à une soirée déguisé en nazi. Sang royal n’immunise contre rien : Honni soit qui mal y pense. Contrecoup plutôt sain : Le commissaire européen chargé de la Justice, Franco Frattini, est favorable à une interdiction d'utiliser les symboles nazis. Il s'est dit prêt à aborder cette question lors du sommet des ministres de la Justice, prévu le 27 janvier. «Il pourrait être intéressant d'envisager une interdiction totale, au niveau européen», a dit son porte-parole, Friso Roscam Abbing. «Le commissaire Frattini partage le sentiment général d'opprobre sur l'usage de la croix gammée et d'autres symboles nazis». Il est temps de se souvenir que l’Europe du XXIème est fondée sur un «grand vide» : ceux des morts dus au nazisme (et au stalinisme, d’ailleurs). Plusieurs députés européens allemands ont plaidé pour l'interdiction de ces symboles après le scandale. Le socialiste Helmut Kuhne a qualifié le jeune prince, troisième dans la ligne de succession, d’»idiot royal». L'Allemagne a déjà interdit de tels symboles. En France, on l’oublie trop, une législation existe déjà mais qui l’applique ? Là encore, il faut marteler que les manifestations de racisme, d’antisémitisme et d’incitation à la haine raciale constitue des délits. Et que leurs condamnations doivent dépasser la seule morale et les seules émotions. Encore faut-il, bien sûr, que les gardiens et les acteurs des droits aient un souci éthique du droit, ce qui implique deux approfondissements : ceux du droit de l’éthique et de l’éthique du droit. Une question de philosophie politique inépuisable. Et un devoir d’Europe.

Daniel Riot - directeur de la rédaction européenne de France 3 - chronique également puliée dans l'Européenne de Bruxelles

mercredi, 26 janvier 2005

GEORGE ET CONDI PACIFIES?...PEUT-ON VRAIMENT S'Y FIER?

George W. Bush dit avoir compris les leçons de son premier mandat : « Je vais faire plus attention à la façon dont je m’exprime. Je dois être attentif à, vous savez, la façon dont je fais passer mes idées, de sorte à ne pas envoyer de mauvaises impressions sur notre pays.» Changement de ton en perspective donc et mise au rebus d’une vision dichotomique du monde ? C’est ce qu’espèrent les diplomaties européennes qui voient, dans la venue le mois prochain du président des Etats-Unis de ce côté-ci de l’Atlantique, un gage de bonne volonté et le moment de définitivement tourner la page des acrimonies sur la guerre en Irak. Jacques Chirac est attendu très prochainement à la Maison Blanche tandis que le président Bush doit rencontrer Gerhard Schröder, avec lequel les contacts ont été très distendus depuis les élections de septembre 2002 qui ont permis au Chancelier allemand de remporter la victoire sur un air d’anti-américanisme en toile de fond de la guerre en Irak. Condoleeza Rice, confirmée le 18 janvier par le Sénat au poste de Secrétaire d’Etat, prévoit de son côté d’effectuer un déplacement en Europe au début du mois de février en prélude à la visite de George W. Bush. Les Etats-Unis affichent donc une apparente volonté de renouer avec leurs alliés européens.

Pourtant, si la tonalité se fait plus douce, on aurait tort de s’attendre à une parfaite harmonie. La politique américaine ne devrait pas en effet opérer de changement radical lors de ce second mandat. Il suffit d’observer la composition de la nouvelle équipe dirigeante pour se rendre compte que la seconde administration Bush risque d’être tout aussi intransigeante que la première. Côté diplomatie, le remplacement du modéré Colin Powell, dont les quatre dernières années ont été marquées par de profondes divisions avec les faucons de la Maison Blanche, par Condoleeza Rice, annonce un retour du Département d’Etat, généralement indépendant, sous le giron de la présidence. Nouvelle «Dame de Fer» de la diplomatie, comme l’avait été avant elle Madeleine Albright, Condoleeza Rice est connue pour sa loyauté sans faille à George Bush et pour son style sans concessions. «Il faut toujours que vous ayez raison», lui a ainsi lancé Joe Biden (Sénateur démocrate du Delaware) lors de la confirmation de sa nomination par le Sénat, devant ses réticences à admettre toute erreur de jugement ou de politique sous la première administration.

Le renouvellement du controversé Donald Rumsfeld au Pentagone témoigne également de la volonté de George W. Bush de récuser toute erreur sous son premier mandat. Inutile d’ailleurs de chercher quelque repentir sur la politique menée ces quatre dernières années. L’annonce d’absence d’armes de destructions massives en Irak et l’arrêt des recherches sont passés comme une lettre à la poste. Pour le président américain, les élections de novembre 2004 lui ont donné un véritable mandat : «Le peuple américain a écouté les différentes appréciations de ce qui se passe en Irak, ils ont regardé les deux candidats et c’est moi qu’ils ont choisi.» De là à penser qu’il dispose d’un véritable blanc seing de la part de la population américaine relèverait de l’aveuglement. La cote de popularité de George W. Bush n’était en fait que de 49% à la veille de son investiture, chiffre relativement modeste dans l’histoire des présidents réélus. Mais l’entourage de George Bush, plus soudé et verrouillé que jamais comprend des conservateurs déjà présents dans la première équipe : Andrew Card (chef du personnel), Stephen Hadley (conseiller à la sécurité nationale), Dan Bartlett (conseiller à la Maison Blanche) et des néo-conservateurs de haut vol : Karl Rove (conseiller et stratégiste politique du président), Paul Wolfowitz (secrétaire adjoint à la défense), Douglas Feith (sous-secrétaire à la défense) et le nouvel Attorney General (ministre de la Justice), Alberto Gonzales, épinglé pour ses propos sur l’obsolescence de certains points de la Convention de Genève.

Le vice-président Cheney s’est récemment félicité de la restauration du pouvoir présidentiel sous l’administration Bush et a affirmé que si le Congrès avait voté négativement à l’entrée en guerre des Etats-Unis contre l’Irak, l’administration n’aurait eu d’autre choix que de passer outre. C’est un message clair envoyé aux membres du Congrès. Mais les élections de mi-mandat en novembre 2006 devraient inciter les membres républicains du Congrès à poursuivre leur détachement vis-à-vis d’un exécutif trop contraignant. George W. Bush a réitéré sa volonté d’être le président de tous les Américains. Nouvel effet d’annonce ? Sans doute. Car la doctrine Bush n’est pas prête de s’éteindre face à un président qui entend bien profiter de ces quatre prochaines années pour laisser sa marque dans l’Histoire.

Par Catherine Croisier - universitaire spécialisée sur les questions américaines

mardi, 25 janvier 2005

BAYROU TRIOMPHE, L’UDF PECHE PAR SES MANQUES…

Qui peut s’intéresser à l’Europe sans tenter de tirer quelques leçons du congrès de l’UDF ? En politique politicienne, les « experts » ont tout dit ou presque sans rien pouvoir décrypter d’essentiel. 1) Oui Bayrou obtient un triomphe personnel. C’est même trop : l’UDF ne tient-elle pas que par Bayrou qui a le grand mérite de rester fidèle au sillon qu’il s’est fixé ? Les notables du parti ont peur de perdre sur leurs terrains locaux et régionaux les points que leur leader gagne à Paris…D’où quelques débats animés au Congrès, quelques jolies passes d’armes sur l’appartenance ou non à la «majorité» sur les critiques du gouvernement, sur la question turque et même sur le Oui à la Constitution… 2) Oui, Bayrou ne pense qu’à 2007. Donc à Sarkozy et à Chirac. Sans oublier cette gauche qui a à la fois trop et pas assez de leaders…. « Objectif présidentielles », mais pourquoi ? Pour gagner l’Elysée ? La foi soulève des montagnes : les Guignols le jugent peut-être encore mal et sous-estiment son coté «joueur-gagneur».Mais au sein même de son entourage qui ose présenter cette hypothèse sans sourire ?... Pour peser suffisamment dans le paysage politique français pour devenir « incontournable » quelle que soit la donne, donc pour gagner Matignon, à défaut de l’Elysée ? Mais Matignon pourquoi faire dans un contexte qui, depuis le quinquennat, donne constitutionnellement et plus que jamais le vrai pouvoir à l’Elysée… ?

Au niveau du discours européen, trois confirmations : A) Campagne sera menée pour le OUI. Au nom de l’histoire et de l’avenir. B) La question turque ne sera pas occultée, même si cela gêne Chirac et risque de « brouiller » les débats. C) L’unanimité de façade ne cache pas des divergences. 15 à 20 % des militants voteraient «non» :c’est beaucoup pour un parti qui met l’Europe au cœur de son programme. La même proportion critique la place donnée à la question turque par Bayrou. Leçons des constats «intérieurs» : le projet Bayrou pèche par imprécision sur les propositions constitutionnelles et, politiquement, l’UDF n’a pas trouvé de solution à ce que Jacques Julliard appelait voilà quelques mois la «quadrature du centre». Ni à droite, ni à gauche ou tantôt à droite, tantôt à gauche, en force d’appui ou en force-pivot, en marais ou en centre de gravité ? Leçons des constats «européens» : la feuille de route donnée aux militants ne précise pas le vrai dessein européen de l’UDF : Quelle Europe ? Comment ? Avec qui ? Une Constitution pourquoi faire ?

La « quadrature du Centre » ne se règle pas par une résolution de congrès ou une décision d’un comité directeur : c’est au jour de jour, sur le terrain, en fonction des problèmes et des contextes qu’elle peut être résolue. Tout dépend de l’alliance des forces de conviction et du courage politique. Et de la cohérence des stratégies nationales et régionales. Comment mordre (sur) ou tirer parti (de) ou neutraliser à la fois la droite et la gauche ? Cette vielle question de la « troisième force » rebondit … Les deux manques peuvent aussi être comblés, à condition que les «feuilles de route» aux militants soient complétées par deux réflexions de fond complémentaires : Quel constitution pour moderniser la France et l’adapter à l’Europe ? Et quelle Europe construire en cas d’échec ou en cas de réussite de la Constitution ? Nous retrouvons là l’idée de préparer dès maintenant des «Etats généraux de l’Union» lancée de Strasbourg. Il faut du temps pour que les graines plantées donnent des fruits. En attendant, Bayrou a réussi l’essentiel : faire du Centre un organisme politiquement modifié. A suivre. En France et en Europe : le Parti démocrate européen (ADLE) crée par Bayrou bouscule déjà les rapports de force au sein du Parlement européen.

Par Daniel Riot – directeur de la rédaction européenne de France 3

lundi, 24 janvier 2005

LES RESPONSABLES POLITIQUES DEBLOGUENT SUR LE NET

C’était il y a un peu plus de deux mois. Stephen Bunard au téléphone, fondateur et rédacteur en chef de Europeplusnet, le magazine de société sur l’Europe. Question : « Serais-tu tenté de faire un article sur les blogs consacrés à l’Europe ? » Le même jour, Daniel Riot, ouvrait son propre blog et me faisait découvrir Blogspirit. Heureux hasard. Quelques jours plus tard et de nombreuses heures passées au téléphone et à surfer sur la toile, sortait «Les Européens bloguent à part», petit état des lieux sur la question avec pour principal constat le fait que si les weblogs européens restent marginaux, ceux-ci paraissent en pleine expansion. Dix semaines plus tard, le taux de natalité blogueste se confirme. Pas encore de babyboom mais un réel intérêt, europhile ou eurosceptique. EuropaBlues, Programme Parthénon, Socrates Europe, Europe Blogs, blog éphémère à deux voix d’Olivier Duhamel et Paul Allies, 1984, blog de Benoît Hamon, député européen… n’en sont que quelques exemples parmi les plus récents. Plus ou moins riches en intérêt, en originalité (1984 pourrait être sur ce plan une belle surprise), tous ont néanmoins une chose essentielle en commun : chacun véhicule une volonté de débattre, de s’ouvrir, d’entamer et de poursuivre le dialogue européen. Bref de communiquer.

Mais voilà – il y a toujours un mais – le blog a aussi ses faux usagers, ses partisans malhonnêtes. Les amis du oui en sont une triste illustration. L’idée de départ était pourtant belle : réunir des personnalités comme Hans-Gert Poettering, Inigo Méndez de Vigo, Jacques Barrot, Jean-Pierre Raffarin, Pierre Lequiller, Jose Manuel Barroso, Wilfried Martens ou Wolfgang Schäuble sur une même plateforme. Les faire dialoguer avec le citoyen. Lui expliquer pourquoi, selon eux, le oui au projet de constitution devait l’emporter. Bref de recréer du lien politique, de rétablir des passerelles entre les élus, dirigeants et l’homme de la rue si cher à Valéry Giscard d’Estaing. Un bien beau projet… mort-né. Car, pour peu qu’il existe, le pont est à péage. Dans le meilleur des cas, les commentaires ou questions posées n’appellent qu’une réponse d’un tiers. Jamais de l’auteur, trop occupé – visiblement – à diriger le monde. Alain Juppé passerait presque – en comparaison – pour un Jedi du Net, prêt à voler au secours de tout blogueur en manque de correspondance… Non, Les amis du oui n’est qu’un triste amas de belles déclarations d’intentions, de beaux discours institutionnels. Il n’est en fait qu’un énième outil de (mauvaise) communication politique. Seul intérêt, la mise en lumière de la bêtise des luttes partisanes au travers du message suivant : « Je m'aperçois que vous faites figurer sur votre site celui du Ouisocialiste sans avoir été, au préalable, consulté. Je souhaiterai que le site ‘ouisocialiste.net’ ne figure plus sur votre site des ‘amis du Oui’. Je vous en remercie par avance. [signé :] contact@ouisocialiste.net ». Non mais sans blague, c’est vrai : de quel droit se permettent-ils de mélanger le oui de droite avec celui de gauche ! Faudrait quand même pas confondre la communication bleue avec la communication rose.

La communication, c’est justement le truc de la suédoise Margot Wallström, commissaire européen aux relations institutionnelles et à la communication. Elle aussi a ouvert son blog, le 13 janvier. Une première à ce niveau de hiérarchie. Car Margot est également vice présidente de l’exécutif bruxellois. Une conjonction d’éléments bien suffisante pour susciter l’intérêt. A ceci près que la belle suédoise ne nous apprend que peu de choses sur l’Europe. Certes, après lecture, on apprend que, jeudi 20 janvier, elle s’est levée comme à son habitude pour entamer un jogging de 45 minutes à 6h00, en compagnie de son mari. Que « les seules créatures visibles étaient un renard, deux chats et un livreur de journaux ». Que courir la « tue » mais que toutes ces souffrances ne sont pas vaines dès lors qu’elles lui permettent de garder la forme. Plus glamour, Margot nous explique lundi 17 janvier qu’un des ses amis lui a rapporté un cadeau d’Inde. Un sac en papier recyclé. L’émerveillement est à son comble. Oui, il est possible de faire un sac sans dépecer une vache ou jouer à Crocodile Dundee. Le plus fou dans l’histoire est que le cadeau n’était pas le sac mais le châle qu’il contenait. Dingue ! Bon, maintenant pour ceux qui aimeraient en savoir un peu plus sur les « vraies » coulisses de la Commission, il faudra repasser. Hormis le fait que Margot a appris à prendre la pose devant les photographes et que son « staff is fantastic », le butin est maigre. Pis, la commissaire à la Communication ne communique pas. Du moins pas dans le sens de ce qu’impose un blog, les commentaires étant fermés. Bon, bien sûr, elle promet d’y remédier (« les fonctions interactives de ce blog sont en construction »…) mais quand on y réfléchit, ce n’est pas gagné. J’ai en partie tenté l’expérience. Rassemblant tout ce qu’il me restait de (fausse) naïveté (c’est fou comme elle part vite !) j’ai laissé un petit mot sur l’espace «contact me». Une simple demande/proposition, signée en tant que journaliste (c’est plus simple en général…). Huit jours après, j’attends toujours la réponse… Par curiosité, je me suis amusé à ouvrir mon Petit Robert. Juste pour voir quel était l’antonyme du mot «communication». La réponse est éloquente : «autisme».

Par Christophe Nonnenmacher – journaliste à l’Européenne de Bruxelles

dimanche, 23 janvier 2005

POURQUOI JE NE VEUX PAS QUE MES ENFANTS GRANDISSENT AUX ETATS-UNIS

Voilà plus de cinq ans que l’Européenne de France que je suis vit aux Etats-Unis, volontairement, délibérément. Autant dire que je ne suis pas de ceux qui sont animés de cet «anti-américanisme» qui se manifeste tant en Europe. Autant dire aussi que je peux aujourd’hui mettre des réalités derrière ce «rêve américain» que le cinéma a tant contribué à développer dans cette même Europe. De ce pays-continent, fascinant à bien des égards, je nourris aujourd’hui un «rêve d’Europe». Pourquoi ? Parce que je ne voudrais pas que mes enfants grandissent aux Etats-Unis. Deux raisons essentielles : la sécurité sociale et l’éducation.

Voici, schématiquement, comment fonctionne le système d’assurance santé américain: Je paie $50 tous les mois pour être assurée, mais je ne serai remboursée pour mes consultations que quand j’aurai atteint, et donc déboursé, mon “déductible” (ou franchise) de $1000. Je paie donc pour une assurance qui, pour l’instant, ne me sert a rien. Ne m’assure pour rien. Il faudrait qu’il m’arrive quelque chose de grave pour que j’ai à payer les $1000 rapidement et c’est seulement alors que mon assurance commencerait à devenir une véritable assurance. Heureusement, depuis cinq ans, je n’ai été que très peu malade. Que des maux de têtes… Selon des données collectées par le Current Population Survey (CPS) de 2003 et publiées sur le site du US Census Bureau, sur une population totale de 295 millions d’américains, 43 millions n’ont pas de couverture sociale, ou 15.2% de la population. Le système de sécurité français est nettement plus efficace que celui d’outre-atlantique, Encore faut-il, évidement, que l’Europe ne renonce pas à ce qui est un réel avantage au nom d’un «économisme» qui tend à sacrifier les conditions de vie : les choses risquent de se dégrader rapidement. Vue d’ici, (des Etats-Unis), la reforme du ministre français de la santé, Philippe Douste-Blazy, qui est entrée en rigueur le 1er janvier 2005, apparaît en effet comme un premier pas vers une «américanisation» inquiétante. Les français seront moins bien remboursés s’ils ne suivent pas à la lettre les multiples et nouvelles règles qui leurs seront imposées. Ces règles sont si complexes qu’elles ne seront toutes appliquées qu’en 2007. Un des buts importants de la réforme est d’inciter les gens à consulter le même médecin traitant. Un des résultats essentiels de cette même réforme est que les médecins spécialistes pourront pratiquer des dépassements d’honoraires. Et chaque consultation coûtera un euro de plus. Discrètement mais habilement, le gouvernement essaie de rendre le système d’assurance maladie le moins efficace possible dans un effort de privatisation médicale. Ceux qui sauront comprendre et appliquer les nouvelles règles pourront se faire rembourser convenablement. Ceux qui feront de fausses manoeuvres et ne pourront se permettre de payer plus seront forcés de se rendre invulnérables. Comme aux Etats-Unis, ce sont les plus aisés qui pourront se faire soigner. Pourquoi s’inspirer des USA quand ils donnent le mauvais exemple ?

Après quatre années d’études aux Etats-Unis, il m’est possible de comparer le modèle éducatif ici (aux U.S.) et en France. Au lycée, ou high school, les élèves prennent des cours par semestre. Beaucoup n’ont jamais de cours de géographie ou durant un semestre seulement. Certains décident d’apprendre une langue étrangère mais ceux qui ne sont pas intéressés peuvent choisir de n’étudier qu’une langue pendant un seul semestre. Les cours de grammaire sont quasiment inexistants. La plupart des élèves n’écrivent plus sur du papier mais tapent sur des claviers et donc leurs fautes sont corrigées automatiquement. Les cours de maths offerts au «college» et à l’université sont équivalents à ceux des cours de lycée en France. Les examens et tests sont ce qu’il y a de plus surprenant. Ils consistent en des questions-réponses multiples pré-sélectionnées. Dans le meilleur des cas, les réponses tiennent en des textes très courts. De courts paragraphes et des «essays», ou dissertations trop rares. Avant les examens, les professeurs donnent une feuille aux élèves avec les mots clés, les définitions, les dates, les formules ou principes à bien mémoriser. Cela ne rend pas forcément les examens plus faciles car il faut prendre des notes et les apprendre mais c’est toutefois une manière étrange de préparer les élèves à leurs examens. Un peu démagogique peut-être. Les «correcteurs» ont un travail moins fastidieux qu’en France mais où sont l’apprentissage de la réflexion approfondie, la culture de l’analyse et la stimulation de la créativité. Comme chacun sait, l’environnement scolaire est ici tout à fait différent de ce que l’on voit en France. Les élèves n’ont pas à ôter leurs casquettes lorsqu’ils rentrent en classe. Certains, au «college», n’hésitent pas à mettre leurs pieds sur leur table ou une chaise. Le niveau est plus sérieux et intéressant à l’université mais cela n’empêche pas de nombreux étudiants de «surfer» sur Internet et d’envoyer des e-mails lorsqu’ils sont en cours. Certains professeurs ne disent rien. Quant aux retards, ce n’est vraiment pas un problème... Même à l’université, les classes sont plutôt petites, rarement plus de 25 élèves, souvent des petits groupes. Et pourtant, beaucoup d’élèves arrivent en retard et, encore une fois, les professeurs ne disent rien. Il faut donc un petit temps d’adaptation lorsque l’on passe du système traditionnel français aux méthodes pseudo-modernes américaines. Des méthodes qui ne contribuent guère à structurer les esprits…ce qui finit par se payer chèrement dans la société américaine.

La «vielle» Europe, qui envie tant la richesse et la compétitivité américaine, aurait bien tort de renoncer à des modes de fonctionnement qui assurent, sur la santé et l’éducation, donc dans deux secteurs essentiels, une qualité de vie que bien des Américains nous envient… Sachons équilibrer le traditionalisme et le modernisme. Persévérons dans la volonté de faire marcher de concert «compétitivité» et «solidarité». Ne sacrifions pas notre mode de vie(s) à toutes les modes «made in USA». La «vieille France» dans l’ «Europe archaïque» est peut-être en avance sur les Etats-Unis dans ce qu’on appelle la «post-modernité». Les Américains qui voyagent un peu le savent bien. Le «rêve américain» se brise parfois sur les réalités «états-uniennes».

Par Pauline Forté - journaliste free-lance (Seattle, USA)

samedi, 22 janvier 2005

LAICITE OU LAICISME: LES PENDULES A L'HEURE...

Faut-il avoir peur que la «laïcité à la française»soit menacée par la construction européenne, née «beaucoup du bénitier et un peu du compas», par la pression de ceux qui voulaient imposer Dieu dans les texte de la Constitution (en oubliant que «l’être qu’on nomme n’est pas l’Etre suprême») et par le poids croissant des communautarismes, y compris dans les pays, comme la France, qui le rejettent ? Jusqu’à présent, l’Union a su se construire sur des valeurs issues du judéo-christianisme «profanisées». Et se concilier avec des régimes politico juridico religieux différents. Certains pays sont proches de la France d’avant 1905 (Allemagne, Belgique, Pays-Bas). D’autres ont des religions d’Etat (Danemark) ou officielle (Grèce) ou «établie»(Royaume Uni) ou à «position spéciale»(l’Eglise catholique en Espagne, en Irlande, au Portugal) ou à régime concordataire (Italie). La Grèce a dû renoncer à exiger la religion sur les papiers d’identité. L’Irlande a fait quelques accommodements. Et la France est restée …la France. Avec un statut concordataire en Alsace-Moselle auquel les Alsaciens sont attachés non par particularisme ou conservatisme, mais parce qu’il est bon : il ne trahit en rien ni les idéaux de la République laïque ni le dessein d’un «vivre ensemble». Il devrait même s’élargir à l’Islam voire, comme en Belgique, aux association professant l’humanisme laïque : il s’agirait là d’une affaire française, non européenne.

Chaque Etat reste pleinement souverain en la matière et sur tout ce qui en dépend : règlements scolaires, statuts des personnels et des bâtiments des cultes, liens entre les hiérarchies des églises et les autorités nationales, etc. Tous les pays respectent la liberté de conscience et la liberté de religion, conformément à la Convention européenne des droits de l’homme (Conseil de l’Europe) et à la Charte des droits fondamentaux de l’Union. Dans la Constitution, (Art .1-51), les églises et les organisations non confessionnelles sont considérées également : «reconnaissant leur identité et leur contribution spécifique, l’Union maintient un dialogue ouvert, transparent et régulier avec ces églises et ces organisations». Cette cohabitation est garantie par le principe de subsidiarité, par les Traités et par le projet de Constitution. Elle a déjà eu un avantage : donner dans les faits une leçon de tolérance et de respect des uns et des autres en montrant aux uns et aux autres que tous les régimes ont leurs avantages et leurs inconvénients, notamment pour tenir compte des évolutions en cours (fortes minorités musulmanes, sécularisation croissante, multiplication de nouvelles croyances et de nouvelles sectes, difficultés matérielles des églises et des organisations philosophique, crie de la Foi et «défaite de la pensée»)

Ceux qui sont contre l’unification européenne devraient être rassurés : ce n’est pas dans l’ensemble européen que risque de se dissoudre la «laïcité à la française». Aux Français (et aux autres, chacun chez soi) de résoudre les problèmes qui s’y rattachent (voile, statut et financement des mosquées, enseignements sur les religion, définition d’une «secte», critères de reconnaissance des nouvelles église». Ceux qui sont favorables à l’unification européenne ne peuvent qu’être encouragés. Sur un sujet chargé de passions, l’unité européenne, par confrontations des expériences, renforce indirectement la laïcité authentique qui repose sur la séparation du politique et du religieux, de la liberté de conscience, qui «n’est pas inscrite dans les gênes de l’Europe»et sur la reconnaissance du fait religieux dans un esprit de dialogue, de respect mutuel, d’efforts de connaissance réciproque. Sur ce terrain là, au moins, Régis Debray le «républicaniste»ne devrait pas trop se montrer inquiet … Seuls devraient être inquiets, en fait, ceux qui ne rêvent que d’une européanisation de la laïcité à la française ou, au contraire, d’une généralisation en Europe de la conception américaine d’une laïcité déiste et individualiste de coexistence entre communautés qui s’ignorent.

En insistant sur la personne, le projet de Constitution induit ce qui n’est pas évident pour tous : l’égale dignité de tous, indépendamment des croyances des religions des écoles de pensées et la reconnaissance, de toutes les croyances qui ne détruisent pas ou n’altèrent pas les autres personnes. En cela, le personnalisme implique une laïcité du respect, susceptible de préciser la notion de tolérance, si chargée d’ambiguïtés, et de lutter contre les sectarismes et les communautarismes de repli.

Par Daniel Riot – directeur de la rédaction européenne de France 3

En savoir plus : Pourquoi la France a "mal à l'Europe" (3)

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