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vendredi, 04 février 2005
DIRE OUI POUR NE PAS BOIRE LE CALICE DE NICE JUSQU'A LA LIE
Le parti socialiste français sort d’un grand débat interne sur le traité constitutionnel qui, s’il ne laisse pas de doute sur le message des militants, n’en appelle pas moins un certain nombre de remarques. Sur les arguments avancés par les partisans de ce «non de gauche», notamment. Un «non» qui soulève des questions et reflète des craintes légitimes, particulièrement prégnantes en France. Celles d’une déferlante libérale découlant de l’adoption du traité constitutionnel et communément fondées sur trois arguments.
Premier d’entre eux, le débat sur la directive Bolkestein sur les «services» - qui vient télescoper celui sur la constitution - est mis en exergue pour démontrer qu’ »avec cette constitution voilà ce que l’on obtient». Or, c’est un contresens total ! Non seulement cette directive, effectivement dangereuse en l’état, a été initiée dans le cadre du présent traité (celui de Nice) mais encore, le traité constitutionnel permettrait d’en limiter les effets de casse sociale. Second argument, les partisans du «non» ont pris pour habitude de souligner les références faites par le traité à l’économie de marché et à la concurrence libre et non faussée, et font mine de s’en étonner. Mais le marché et la monnaie uniques ont été pris pour base de la construction parce qu’après l’échec de la CED, ils étaient les seuls objectifs à portée ! On ne saurait en effet en rester là, et on constate aujourd’hui que c’est bien d’un manque de gouvernement économique dont l’Europe souffre. Doit-on pour autant rejeter en bloc le traité constitutionnel ? Quant à la concurrence, il s’agit d’une compétence à plein titre de l’Union, précisément parce que l’objectif d’intégration économique suppose que cette question ne dépende pas des Etats. Ce ne sont pas les principes qui règlementent la concurrence qui posent problème, mais la politique menée. Ces principes doivent nous servir à échafauder la politique industrielle et le gouvernement économique qui font actuellement défaut, de manière à ne pas aboutir à un simple accompagnement du «tout marché».
Troisième argument avancé, le fait que la Partie III du projet constitutionnel serait, au choix, superflue ou dangereuse. Certes, il est vrai qu’il n’est pas en France dans notre tradition qu’une constitution soit appelée à régir directement des politiques. Mais dire que cette partie offre uniquement des cartouches aux libéraux est faux. Si la Partie III comprend des dispositions que l’on peut qualifier de «plutôt libérales» dans la mesure où jusqu’ici la création du marché unique a induit une libéralisation, elle en contient également d’autres plus sociales. Ceci est d’autant plus vrai que cette Partie (en fait une codification des traités existants) est soumise aux principes de l’Union renforçant l’objectif social, et à la Charte des droits fondamentaux. En tout état de cause elle n’obère pas à elle seule les possibilités de conduire une politique de gauche, au niveau européen comme au niveau étatique. Aux socialistes dès lors, et plus largement à toutes les forces de progrès, de savoir exploiter toutes les prises offertes par le traité dans son ensemble.
Plus généralement, la difficulté du «non» est qu’il n’est porteur d’aucune alternative construite, ce qui aurait pu être le cas si les camarades favorables au «non» avaient mobilisé parmi celles et ceux qui, au sein des autres partis socialistes et social-démocrates européens, partagent leurs craintes et leurs critiques (il y en a). Mais il n’en a rien été, et ils en sont restés, entre socialistes français, à théoriser la «crise salutaire». Par conséquent, en l’absence de «plan B», avec qui renégocier ? Ou, d’ailleurs, si l’on est à ce point en décalage avec ce texte, ne doit-on pas aller au bout de la logique des choses et tout simplement envisager, in fine, une sortie de l’Union ?
Face à ces objections, ma conviction est double : ce texte ne présente aucun recul et seulement des avancées. Aucun recul, tout d'abord, car force est de constater que l’article III-117, dite clause transversale sociale, implique que dans la mise en œuvre des politiques, l’Union «prenne en compte les exigences liées à la protection d’un niveau d’emploi élevé, à la garantie d’une protection sociale adéquate, à la lutte contre l’exclusion sociale ainsi qu’à un niveau élevé d’éducation, de formation et de protection de la santé humaine». Une telle clause existe également en ce qui concerne la non-discrimination (art.III-118) et la protection de l’environnement (art.III-119) ainsi que pour la protection des consommateurs (art.III-120). Non seulement ces clauses sont autant de garanties de non-régression sociale mais elles jettent les bases d’un véritable développement durable.
Ensuite, oui, le projet constitutionnel présente de réelles avancées. Pour la première fois, la notion d’économie sociale de marché - il nous appartiendra de savoir nous en servir - est affirmée. Autres évolutions notables à signaler, l’apparition d’une base juridique pour les services publicsservices d’intérêts généraux, l’incorporation de la Charte des droits fondamentaux, ou encore la création d’un ministre européen des affaires étrangères pour qu’enfin l’Union parle d’une seule voie sur la scène internationale (même si sur ce point, la diplomatie européenne devance les progrès d’une politique de défense européenne qui à terme doit en être le corollaire). Moins évoquée, la constitutionnalisation du sommet social tripartite pour la croissance et l'emploi (art. I-47) devra servir de rampe de lancement aux forces européennes de gauche pour faire avancer l’Europe sociale. A ce propos je me réjouis du rôle renforcé des syndicats : ce sont les luttes sociales qui permettent les grandes avancées sociales et les grandes avancées démocratiques. Sur ce point, d’ailleurs, l’initiative populaire est une nouveauté intéressante qu’il faut aussi souligner. Enfin, le fait que l’Union acquière la personnalité juridique fait d’elle une adhérente potentielle au Conseil de l’Europe, dont les actes seraient soumis au contrôle des juges de la Cour européenne des droits de l’homme.
Chacun de nous est libre de voir le verre à moitié vide ou à moitié plein. Le choix que j’ai fait est de m’engager afin que les Européens ne boivent pas le calice de Nice jusqu’à la lie. A partir du moment où ce traité constitutionnel présente suffisamment de garanties pour ne pas être un carcan antisocial, chacun a le champ libre. Ce qu’il est important de garder à l’esprit est que l’Europe ne sera que ce qu’on en fera. Elle un combat politique. Je m’y suis impliquée par le passé, j’y travaille au présent et, dans un avenir maintenant proche, je repartirai une fois encore battre la campagne dans le cadre du référendum national. Car au moment où nous exprimerons notre choix, n’oublions pas que nous porterons alors une double responsabilité : à l’égard des femmes et des hommes de notre pays mais aussi à l’égard de celles et ceux des vingt-quatre autres pays, et même à l’égard de tous ceux qui, partout, attendent de l’Europe une vision alternative de l’équilibre mondial, face aux grands défis de notre temps.
Par Catherine Trautmann – ancienne ministre française de la Culture et députée européen
16:05 Publié dans CATHERINE TRAUTMANN , CONSTITUTION | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note | Tags : Europe
Commentaires
nous porterons alors une double responsabilité > même une triple : la responsabilité envers les prochaines générations !
Ecrit par : Philippe | vendredi, 04 février 2005
Madame,
Je ne connais pas bien la directive Bolkestein (toujours cette tendance que j'ai deja denoncées sur ce blog à vouloir sans cesse etre pedagogue sur l'Europe tout en maniant des références que la plupart des gens ne connaissent pas, passons). Si j'ai bien compris cette directive permet à des prestataires de services qui agiraient dans plusieurs pays européens d'appliquer les charges sociales de leur pays d'origine.
Beaucoup de personnes dont vous visiblement y voient un risque de "dumping social" (même si ce terme est devoyé comme l'a signalé un précédent commentaire). Jusque là je suis d'accord avec vous (encore que ce serait l'occasion de se demander pourquoi les charges sont aussi élevées dans certains pays).
Mais je m'etonne que ce qui vous semble évident pour les services ne le soit pas pour les biens.
Aujourd'hui les taux d'imposition et les charges sociales varient très fortement au sein de l'UE, les droits de douanes ne venant pas contrebalancer ces disparités, il en résulte une concurrence deloyale pour certaines industries françaises par exemple (ou pour l'agriculture).
Je sais bien qu'il est moins aisé de vendre à l'etranger des biens "physiques" que des prestations de service (telecoms par exemple), mais c'est neanmoins une realité dans nombre de secteurs.
j'aimerais avoir votre avis.
Ecrit par : finger | vendredi, 04 février 2005
Merci Madame Trautmann pour votre réponse !
Ecrit par : finger | samedi, 12 février 2005
Finger,
Désolé pour ce qui je l'espère n'est qu'un retard de réponse. Elle m'a assuré qu'elle répondrait. Je la relance à nouveau. Certains réflexes ne sont décidément pas faciles à mettre en oeuvre mais ça va venir. J'espère.
Bon WE
Christophe
Ecrit par : Christophe Nonnenmacher | samedi, 12 février 2005
Merci !
Toutes les "personnalités" n'ont pas la réactivité de Pierre Bilger !
A propos, où es tu journaliste ?
Ecrit par : finger | samedi, 12 février 2005
En même temps Pierre Bilger est à la retraite si je ne fais pas d'erreur :) Sinon, oui, je suis journaliste. Est-ce si surprenant?
Ecrit par : Christophe Nonnenmacher | samedi, 12 février 2005
Pardon, j'avais mal lu ta question. Tu trouveras la plupart des publications en cliquant sur mon nom dans la partie contributeurs. Mais pour faire court, les principales sont l'Européenne de Bruxelles (Belgique), Vivre à l'étranger (France) et Business in Baden (Allemagne).
Christophe
Ecrit par : Christophe Nonnenmacher | samedi, 12 février 2005
Oui Pierre Bilger est à la retraite mais quand on se lance dans la redaction d'une note sur un blog, il faut aller jusqu'au bout de la demarche, quel que soit son emploi du temps. regarde, tu me reponds et tu dois etre assez occupé ! L'attitude contraire pourrait faire croire que le blog n'est qu'un "machin" destiné a faire jeune pour homme (ou femme) politique desireux de faire une cure de Jouvance.
Ecrit par : finger | samedi, 12 février 2005
Waou ! Sacré CV !
Ecrit par : finger | samedi, 12 février 2005
Pour le CV, on essaie :) Ca pourrait effectivement être pire mais il y a encore du boulot. Le tout n'est pas de grimper mais de rester :) Sinon, pour ce qui est d'aller jusqu'au bout de la démarche du blog, je ne peux que rejoindre ton avis... Mais, bon, on y travaille et je ne lâche pas facilement prise. En tout cas, relance a été faite après la publication de ton commentaire.
Ecrit par : Christophe Nonnenmacher | dimanche, 13 février 2005
Christophe, je t'invite à ouvrir ta tribune à P. Bilger qui m'a donné sur son blog des arguments factuels, concis et efficaces pour voter OUI.
Je ne suis pas convaincu (quoique ?) mais en 50 lignes j'en ai appris plus qu'avec les centaines de notes publiées sur le sujet par des amis alsaciens.
Ecrit par : finger | dimanche, 13 février 2005
L'idée est séduisante d'autant plus que la voix d'un ancien patron ne serait pas inutile sur les questions européennes. Cela fait partie des choses sur lesquelles on travaille. Mais l'idée me plaît.
Christophe
Ecrit par : Christophe Nonnenmacher | dimanche, 13 février 2005
Philippe, merci pour cet ajout; c'est en effet une dimension incontestable de l'enjeu!
finger, pour ce qui est de la directive, il ne s'agit pas de remettre en cause l'objectif d'avoir à terme un marché intérieur des services. Pour autant la méthode employée me semble contestable. Car la directive, en l'état, tourne le dos à la méthode communautaire qui avait prévalu lors de l'établissement du marché intérieur des biens, c'est à dire la voie de l'harmonisation progressive. Celle-là aurait certes l'inconvénient de prendre un peu plus de temps, mais au moins éviterait-on une déreglementation sauvage d'un certain nombre de secteurs.
En effet, le texte de l'ex-commissaire Bolkestein comporte en son coeur même le désormais fameux principe du pays d'origine, qui dans les grandes lignes permet à une entreprise de services prestant ses activités dans un autre pays de l'Union, de se contenter d'appliquer le droit du pays dans lequel elle a son siège social. On voit les risques de dumping, et in fine d'alignement par le bas des législations non seulement sociales, mais aussi de protection des consommateurs (quant aux questions de responsabilité) . J'ajoute que par ce principe la directive rate son objectif de simplification, puisqu'elle aboutirait à une situation où l'on aurait 25 régimes de droit en vigueur dans chacun des 25 territoires européens (je vous laisse imaginer le surcroît de bureaucratie dans chacun des Etats hôtes ayant la charge du contrôle de la bonne application de chacune de ces différentes législations... ou alors le surcroît de fraudes...). Enfin le traitement des SIG (Services d'intérêt général, l'équivalent de nos services publics) dans la directive est également problématique puisqu'il repose sur un manque: les SIG sont censés rester hors du champ d'application, mais on ne sait pas encore ce que recouvre exactement l'appellation "SIG", en l'absence de directive-cadre sur cette notion.
Voilà pourquoi j'ai qualifié cette directive de "dangereuse en l'état". Je vous invite à suivre les débats qui auront lieu à son sujet au Parlement Européen la semaine prochaine.
Ecrit par : Catherine Trautmann | vendredi, 18 février 2005
Merci Catherine pour cette reponse.
Hé les mecs, y'a une député européeene qui m'a répondu !
Ecrit par : finger | vendredi, 18 février 2005
Je t'avais dit qu'elle le ferait :-)
Ecrit par : Christophe Nonnenmacher | samedi, 19 février 2005








