lundi, 07 février 2005

L’EUROPEEN DE DEMAIN SERA VIEUX, FAUCHE MAIS COMPETITIF

Eurosceptiques, europhobes les anglais ? Peut-être. Du moins pour une large part d’entre eux. Pourtant, Bruxelles ferait parfois bien de s’inspirer de leur manière d’être. De leur approche du jeu footballistique. L’histoire remonte à quelques jours. Un match des plus banals opposait alors l’équipe amateur de Peterborough North End à une formation de la Royal Mail. Rien de bien passionnant, en somme. A ceci près qu’au court de la partie, le gardien de North End fit une remarque déplaisante à Andy Wain, l’arbitre de la rencontre. Plutôt que de sanctionner le joueur par un carton, Andy, blessé, lâcha tout simplement prise avec la réalité, avec le rôle que lui impose sa fonction, au point de faillir en venir aux mains avec le gardien. L’histoire aurait pu s’arrêter là. N’être qu’un fait de hooliganisme arbitral. Mais Andy reprit pied. Dans un surprenant éclaire de lucidité, celui-ci se sanctionna d’un carton rouge et quitta de son propre chef le terrain. «Agir ainsi était totalement non professionnel de ma part, s’expliqua-t-il plus tard. Si un joueur s'était comporté de la sorte, je l'aurais immédiatement expulsé. Alors, j'ai estimé que je devais en faire autant.»

Quel rapport avec Bruxelles ? Aucun à priori si ce n’est que la Commission serait parfois bienvenue de porter un regard lucide sur ses actes. Que certains de ses membres seraient parfois bien inspirés de s’auto-sanctionner d’un carton rouge. Son président, Jose Manuel Barroso, dont les dernières positions sur la Stratégie de Lisbonne ne manquent pas d’incohérence, en tête. Comment peut-on en effet appeler les Européens à voter en faveur d’une constitution garante des droits sociaux et tout faire dans le même temps pour mettre ces acquis au pilori de l’histoire. Prétentieux, utopiques, les objectifs fixés à Lisbonne par les Quinze, en mars 2000, le sont très certainement : faire, d’ici 2010, de l’Union européenne «l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde, capable d’une croissance économique durable accompagnée d’une amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale» n’est guère chose forcément rationnelle. Tous le observateurs le diront. Mais rien n’empêche d’essayer. Rien n’interdit de s’accrocher à ce petit rêve Harry Potterien sans forcément en revoir drastiquement les ambitions à la baisse. Car tel que présentée par la Commission, la réforme à mi-parcours de la Stratégie de Lisbonne tient en un slogan. Exit, la dimension sociale.

Bien sûr, de nombreux éléments inscrits dans les objectifs de Lisbonne sont positifs : l’augmentation des budgets consacrés à la R&D, la formation tout au long de la vie, le développement de l’hydrogène comme nouvelle source énergétique, l’éco-innovation, la mise en place de pôles axés sur l'innovation, réunissant des petites et moyennes entreprises actives dans les technologies de pointe et des universités en sont quelques exemples. Mais côté social, si l’idée est toujours d’atteindre le plein emploi, les moyens envisagés ont de quoi glacer le sang. Ce que proposent Jose Manuel Barroso et Günther Verheugen, commissaire en charge des entreprises et véritable maître d’œuvre de la révision à mi-parcours des objectif de Lisbonne, n’est autre que de moderniser la sécurité sociale et les systèmes d’allocation chômage trop coûteux… pour inciter les gens à travailler. D’»éliminer» les obstacles à l'adaptabilité et à l'innovation, en renforçant la concurrence et en adoptant une législation plus favorable à l'emploi». Mais reste encore à savoir quel type de législation irait en ce sens ? La fin du versement des indemnités chômage ? Le licenciement sans préavis ? L’embauche à prix modique ? A voir comment Jose Manuel Barroso jalouse la «réussite» américaine, la réponse n’est guère difficile à imaginer. Quant à ceux qui angoisseraient à l’idée de couler de paisibles vieux jours dès 55 ans, qu’ils se rassurent. Grâce à la Stratégie de Lisbonne révisée, ceux-ci pourraient être empêchés de partir en préretraite, celle-ci n’étant, en raison d’un déclin démographique, pas du goût de Bruxelles. Mieux, tout semble prévu pour qu’ils continuent, une fois retraités, à servir la société.

Autre aberration de la Stratégie de Lisbonne, la désormais célèbre directive Bolkestein sur la libéralisation des services, qui autoriserait notamment les entreprises proposant des services dans plusieurs Etats membres à appliquer la législation de leur pays d'origine. Plus concrètement, une entreprise polonaise pourrait ainsi proposer ses services en France ou en Belgique en appliquant la grille des salaires pratiquée sur ses terres. Une belle économie pour le consommateur à ceci près qu’étant également salarié ou patron de PME, celui-ci subira très certainement à un moment ou un autre ce même type de concurrence dans son activité avec les conséquences que l’on imagine. Côté relance de l’emploi, on a vu mieux. A moins que tirer vers le bas ou faire couler le marché de l’emploi des pays les plus avancés socialement soit un remède à la crise… Pourtant, malgré l’opposition de certains Etats dont la France et l’Allemagne, les réticences de l’Espagne, du Portugal et de la Belgique, la Commission refuse de tirer un trait sur cette ambition. «La libéralisation des services est un point essentiel de la relance de la stratégie de Lisbonne sur la compétitivité de l'Union», se défendait vendredi la porte-parole de la Commission, Françoise Le Bail. Certes, Bruxelles ne serait pas fermée à l’idée de réfléchir à des solutions intermédiaires avec le Parlement et le conseil des ministres mais rien n’indique à ce stade que la flexibilité d’esprit prônée par Barroso puisse un jour s’appliquer à ses services.

«Agir le la sorte est totalement non professionnel», redirait Andy Wain. A moins que la l’empressement de Bruxelles à réformer ne se justifie par le simple fait que le «oui» à la Constitution qu’elle appelle pourtant de ses vœux ne prenne effet trop tôt. Qu’il contrarie finalement sa vision de plus en plus libérale par certaines de ses dispositions dont l’article I-3 al.3 qui rappelle que «l’Union œuvre pour le développement durable de l’Europe fondé sur une croissance économique équilibrée (…), une économie sociale de marché hautement compétitive qui tend au plein emploi» et… «au progrès social». Si tel est le cas, Jose Manuel Barroso a raison de s’activer car, en présence de telles dispositions, nul doute que certaines réformes pourraient à l’avenir être bien plus difficiles à faire passer.

Par Christophe Nonnenmacher - journaliste à l'Européenne de Bruxelles

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