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samedi, 12 février 2005

VENISE MET BAGDAD EN TETE DE GONDOLE

10h58, hier matin. Outlook. Message : « Je vous envois, pour votre info, l'invitation presse à la conférence qui se tiendra ce soir à l'Hôtel de Ville, sur le thème de la "Commission de Venise". C'est un cycle de conférences généralement très intéressant, axé sur une problématique européenne. Les intervenants sont toujours des personnalités de premier plan. Pensez-vous pouvoir vous joindre à nous ce soir ?» Auteur : le service presse de la ville de Strasbourg. A croire qu’ils ont finalement réussi à recopier mes coordonnées et m’inscrire sur leur liste de diffusion six mois après que ma demande ait été déposée. En fait, soyons charitable, j’avais déjà reçu deux mails entre Noël et l’an. Bref, petite lecture du communiqué de presse histoire de trouver d’y trouver un début de motivation. Echec : «Dans le but de mieux faire vivre l’Europe à Strasbourg, la Ville et le Conseil de l’Europe accueillent régulièrement des spécialistes internationaux du droit, de la culture ou de la science, qui viennent apporter au public leur éclairage précieux dans de nombreux domaines. Au cours de conférences régulières et ouvertes à tous, les Strasbourgeois peuvent ainsi rencontrer des personnalités de premier plan et débattre avec elles de sujets d’actualité. Dans ce cadre, Fabienne Keller, Maire de Strasbourg, Robert Grossmann, Président de la Communauté urbaine et Terry Davis, Secrétaire général du Conseil de l’Europe, ont le plaisir de vous convier à la 9e édition des "Entretiens du Conseil de l'Europe", qui se déroulera le vendredi 11 février 2005, Salle des Mariages de l'Hôtel de Ville (place Broglie), de 18 h 30 à 20 h.» Côté fun on repassera. Je ne sais pas très bien en fait ce qui m’a poussé à finalement m’y rendre. Un sentiment de compassion envers cet attaché de presse visiblement en grande difficulté dans sa tâche à faire venir des journalistes… Ou peut-être le fait de savoir que Daniel animait le débat, qu’il fallait que je le vois dans la journée et que l’occasion tombait à point. Ou tout simplement était-ce la curiosité de savoir ce qu’était exactement la Commission de Venise, cette structure dont le but est notamment, pour reprendre les termes de Gianni Buquicchio, son secrétaire général, «d'aider les pays qui le souhaitent à mettre leur droit constitutionnel en accord avec les valeurs essentielles du Conseil de l'Europe».

Les cols blancs – consuls et hauts fonctionnaires en tout genre – étaient présents. L’adjoint aux questions européennes de la ville de Strasbourg également. Deux-trois journalistes étrangers comblaient les rangs avec quelques citoyens CSP+. Bijoux, paillettes, costumes trois pièces, toutes les conditions d’une sieste salvatrice après une journée chargée étaient réunies. Plus vif que la moyenne des présents, Olivier Dutheillet de Lamothe, «invité d’honneur, membre du Conseil constitutionnel et de la Commission de Venise, professeur à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris» - on aurait presque oublié qu’il y avait un orateur prévu au programme – gardait pourtant le cap. Expliquait avec une rare bonhomie ce qu’état la Commission de Venise. Ses missions, ses réussites passées, ses projets. Et là, force est de constater que le déplacement ne fut finalement pas vain. Habituée au niveau continental à apporter une expertise en matière d’indépendance judiciaire, d’élaboration de standards électoraux, d’organisation des pouvoirs locaux, d’aide à la rédaction de constitutions dans les pays d’Europe centrale et orientale, la Commission de Venise pourrait, à en croire Olivier Dutheillet de Lamothe, prochainement ouvrir ses portes à des pays non européens – simples observateurs près le Conseil de l’Europe - parmi lesquels le Canada ou l’Afrique du Sud. Pas de quoi tressaillir sur sa chaise non plus mais le fait que le Conseil de l’Europe sorte de ses frontières naturelles n’est pas inintéressant à l’heure où certains s’interrogent sur son avenir à mesure que ses membres intègrent l’Union européenne.

Non, le véritable intérêt de cette soirée aura tenu dans une petite phrase non prévue au programme, lâchée par Gianni Buquicchio : «La Commission de Venise a été contactée par la Commission européenne – elle-même contactée par l’Onu – pour participer aux travail de rédaction de la future constitution irakienne». Un petit scoop d’un soir, les premiers contacts étant à ce jour informels et l’information jusque-là réservée à une poignée de privilégiés. L’histoire ne dit pas si les Etats-Unis accepteraient véritablement de laisser les Nations unies, l’Union européenne et la Commission de Venise gérer seules cette entreprise. A l’issue d’une rapide discussion, Gianni Buquicchio ne cachait d’ailleurs pas ses doutes. Mais l’ouverture, si elle devait être confirmée, n’en serait pas moins intéressante, la Commission de Venise ayant assis sa crédibilité sur sa capacité à prendre en compte dans ses travaux les particularismes locaux. Et, à l’heure où certains s’inquiètent déjà de la mise en œuvre d’une constitution qui ne serait qu’un absurde et inefficace copier/coller des modèles juridiques nord-américain et européen, cette orientation médiane, à défaut de tout régler, permettrait de reconstruire les bases d’un Etat moderne et pluraliste en Irak, sans pour autant le couper de ses racines.

Par Christophe Nonnenmacher – journaliste à l’Européenne de Bruxelles

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