« TURQUIE, FRANCE, UNION EUROPEENNE. LE TEMPS DE L’INCOMPREHENSION | Page d'accueil | CONSTITUTION EUROPEENNE: ANTICIPATION DU DROIT D'INITIATIVE POUR L'EUROPE DE LA JUSTICE »
vendredi, 11 mars 2005
PLUS QU'UNE FATWA, UN TEMOIGNAGE D'UNITE EUROPEENNE
Il ne s’agira peut-être que d’un symbole. Sans suite. Sans véritable effet contraignant. Sans possibilité réelle de changer le cours d’une histoire sale et tragique. Peut-être ne veut-il servir qu’à apaiser un climat terni depuis le 11 mars 2004 entre les Espagnols et leur communauté musulmane. Mais comment ne pas le relever tant il est lourd de signification morale et psychologique. En lançant hier une fatwa contre Oussama ben Laden, à la veille du premier anniversaire des attentats de Madrid, la commission islamique d'Espagne, la principale instance représentative de la communauté musulmane en Espagne, forte d'un million de personnes, aura fait quelque chose d’impensable il y a à peine quelques heures encore. Briser la loi du silence, utiliser les armes légales de l’Islam contre Oussama Ben Laden, désormais qualifié d’»apostat» et ses «disciples». Ce qu’il y est dit : que «les actes terroristes d'Oussama ben Laden et de son organisation Al-Qaïda...sont totalement interdits [par le Coran] et doivent être carrément condamnés».
La méfiance dont fait l’objet la communauté musulmane espagnole depuis un an n’y est très certainement pas étrangère. Car même si Paz Cubillo, directrice de l'ONG Puerta Abierta (Porte Ouverte) indique à Khadija Warid, journaliste au Matin, que «la situation de la communauté marocaine à Madrid n'est ni meilleure ni pire de ce qu'elle était avant les attentats», «les gens sont maintenant renfermés et ne communiquent pas avec nous», témoigne Mohamed Salah, porte-parole d'une association culturelle oeuvrant pour l'intégration des Marocains résidant dans la localité madrilène de Getafe. Autre personne rencontrée par la journaliste, Mohamed Afifi, porte-parole de la plus grande mosquée de Madrid : «Après le 11 mars, dit-il, tous les musulmans sont devenus suspects». Comme Djamila Ben Salem, dont la fille succomba - comme 190 autres personnes - sous la violence des charges explosives. Elle s’appelait Sanae et n’avait que treize ans. Malgré la douleur, son statut de mère meurtrie, Djamila fut prise à parti lors d’une conférence de presse quelques mois après les événements. «Retourne dans ton pays !», lui lâcha-t-on. «Une femme espagnole a même essayé de lui enlever le voile», poursuit Khadija Warid. Ces événements restent heureusement isolés. Mais ils font mal. Perdre un enfant n’est pas moins tragique selon que l’on est d’origine marocaine ou espagnole. Selon que l’on est musulman ou chrétien. Perdre un enfant est tout simplement, peut-être, la pire chose au monde. Si la fatwa lancée par la commission islamique d'Espagne n’avait pour seul effet que d’affirmer ce principe ce ne serait déjà pas inutile.
Mais le symbole va bien au-delà. Il brise les clichés hunttingtoniens. Au choc des civilisations est préféré celui de grands esprits malades, toutes confessions religieuses. Il faut arrêter de stigmatiser la communauté musulmane. Oussama n’est pas les musulmans, tout comme, toute mesure gardée, les délires obsessionnels d’une partie de l’administration Bush ne sont pas les Américains. C’est cela que symbolise ce geste de la communauté musulmane espagnole. Lutter contre «le mal», pour reprendre une expression peut-être trop médiatisée, ne relève pas de l’exclusivité chrétienne. Mais de l’humain. Bien sûr, le principe de la fatwa peut poser problème. Pourquoi, dans une Europe qui se veut détachée de tout dogme religieux, cet instrument serait-il tolérable ? Ne risque-t-il pas de créer un précédent et d’islamiser les consciences ? C’est une thèse recevable, tant l’instrument peut-être par certains détournés. Mais, en l’espèce, elle n’a pas vocation à faire loi en Europe. Juste à lutter à armes égales, celles de l’interprétation du Coran, avec un fanatisme sans nom. De rappeler que l’Islam n’est pas une religion de mort mais un acte de foi rejetant toute atteinte à la vie. Que tuer en son nom est absurde, malvenu et hautement condamnable. L’autre critique qu’il sera possible de faire à ce texte est sa certaine mollesse. «A la question de savoir si la fatwa lancée contre le chef d'Al-Qaïda signifiait que les musulmans devaient aider les forces de sécurité à arrêter l'homme le plus recherché du monde - qui se cacherait le long de la frontière entre le Pakistan et l'Afghanistan -, Mansur Escudero, rapporte Associated Press, a répondu: ‘Nous ne nous impliquons pas dans des affaires de police mais nous avons le sentiment que tous les musulmans sont obligés d'empêcher quiconque’ de faire du mal, sans justification, à d'autres personnes.» La démarche pourra en laisser certains sur leur faim. Mais elle a au moins le mérite d’exister. Le secrétaire général de la commission islamique d'Espagne est d’ailleurs bien conscient que, si cet acte est une première, il ne suffira pas à lui seul à endiguer le terrorisme aveugle. Mais il espère au moins que «les musulmans [quelque soit leur lieu de résidence] auront une réaction positive». Tout comme il serait bon que les Européens en aient également une. Celle de voir que la terreur ne cible pas ses victimes en fonction de leurs origines ou de leurs confessions religieuses. Et que sur le sol européen, au moins, musulmans, chrétiens, juifs, orthodoxes… n’ont qu’une cause à défendre. Celle d’un vivre ensemble. D’une paix longtemps recherchée sur laquelle s’appuie l’Union, sans distinction de races et de cultures. C’est tout le sens de la devise de l’Union : «Unie dans la diversité».
Par Christophe Nonnenmacher – journaliste à l’Européenne de Bruxelles
14:45 Publié dans CHRISTOPHE NONNENMACHER, CULTURES & RELIGIONS | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : Europe









Commentaires
Une Fatwa, c'est en effet tres etrange ....
L'islam espagnol est sunnite et la Fatwa ne fait pas partie des pratiques sunnites, elle n'a même aucune valeur, de leur point de vue.
Ecrit par : finger | vendredi, 11 mars 2005
Peut-être, je ne suis pas expert sur ce point. Mais le symbole me paraît intéressant. Je ne pense pas qu'elle change grand chose dans la lutte contre Oussama, mais la démarche a le mérite d'exister et témoigne d'une même volonté de lutter contre l'absurdité de certains actes.
Ecrit par : Christophe Nonnenmacher | vendredi, 11 mars 2005
Oui, Christophe, ....
Alors que les grêves nous priveront sans doute d'une quinzaine consumériste olympique et que le lancé de fatwas n'est pas encore un sport reconnu, tu as raison sur un point : "le symbole paraît intéressant" !
Mais pas du même point de vue que toi ...
Outre les propos pertinents de Finger, il y a quelque chose de pourri au royaume d'espagne. Non que j'en appelle à Isabelle la Catholique et à la reconquista, mais je trouve hallucinant et dramatique que l'on puisse s'émerveiller devant une FATWA, qu'elle touche le campeur Oussama Ben Laden ou l'analyste Salman Rushdie !
a) Louer une fatwa dans une république ou une monarchie républicaine, c'est consigner que la Loi d'Allah et de l'Islam y a plus d'importance que les Lois en vigueur. Mieux vaudrait une fatwa qu'un mandat d'arrêt ...
b) Reconnaître le poids légaliste de cette fatwa serait admettre qu'il y plus important que la Loi laïque en Espagne. C'est un peu comme si Jean Paul 2 déclarait le préservatif illégal dans une bulle papale. Je fais le pari que la plupart des bobos seraient deja en train de fabriquer des pancartes papaphobes !
c) s'emerveiller devant une fatwa d'un groupe dit "représentatif" dans une religion qui n'a pas de clergé, c'est comme s'emerveiller devant les sectes protestantes évangélistes américaines qui trouvent GWB ultra cool !
Voilà pourquoi, non possumus !
Je ne peux partager ton enthousiasme ...
Ecrit par : Alsator | vendredi, 11 mars 2005
Alsator,
Il n'est pas question de s'émerveiller. Pas plus que de dire que la fatwa doit supplanter le droit espagnol. Ce serait absurde et je m'y opposerais. Par contre, ce qui me paraît intéressant est qu'en parallèle de ce que peuvent faire les Vingt-cinq, la commission islamique d'Espagne utilise "ses armes" pour essayer de faire bouger les choses dans le monde musulman où, selon les populations, Oussama est loin d'être infréquentable. Bref, de pousser à une certaine prise de conscience.
Trois solutions étaient possible:
1/ On ne fait rien et on laisse l'interprétation de l'Islam à un seul fou furieux. Chose qu'il serait difficile à mon sens de cautionner.
2/ On soutient Ben Laden, ce qui serait la négation même de l'Islam.
3/ On rappelle deux-trois évidences et on essaie d'influer sur la communauté musulmane à travers le monde, cette fatwa ne limitant pas ses effets au seul territoire espagnol.
La commission islamique d'Espagne a choisi la troisième solution. Une solution qui vise la communauté musulmane de l'intérieur et qui n'a pas vocation, une fois encore, à remplacer les "outils occidentaux". Je ne sais pas si c'est une bonne solution mais elle me paraît moins mauvaise que les deux premières.
Maintenant, je l'ai déjà dit, ce type de pratique peut vite, si l'on y prend garde, être utilisée à des fins contraires par d'autre personnes. C'est pour cela que s'il m'apparaît bon de saluer l'initiative, il est aussi bon d'en suivre, avec vigilance, l'évolution.
Christophe
Ecrit par : Christophe Nonnenmacher | vendredi, 11 mars 2005
"Trois solutions étaient possible:
1/ On ne fait rien et on laisse l'interprétation de l'Islam à un seul fou furieux. Chose qu'il serait difficile à mon sens de cautionner.
2/ On soutient Ben Laden, ce qui serait la négation même de l'Islam.
3/ On rappelle deux-trois évidences et on essaie d'influer sur la communauté musulmane à travers le monde, cette fatwa ne limitant pas ses effets au seul territoire espagnol."
1)OBL n'incarne pas plus l'Islam que Kadhafi hier ou d'autres demain ! L'Islam est !
2) OBL fut soutenu en son temps lorsqu'il tuait des russes européens en afghanistan
3) Et le respects des différences, ... TU VEUX INFLUER une communauté qui est différente et confortée dans cette différence par l'admiration de la fatwa ...
Je persiste et signe : la reconnaissance d'un fatawa fut-elle médiatique est une reconnaissance de la supériorité d'un droite déiste sur un droit laic. Kemal se retourne dans sa tombe !
Ecrit par : Alsator | vendredi, 11 mars 2005
La fatwa reste un avis juridique donné par un légiste réligieux sur une question. Elle est généralement émise par un mufti à la demande d'un individu ou d'un juge pour régler un problème où la jurisprudence islamique n'est pas claire.
Comme il n'existe pas de clergé central dans l'Islam, il n'y a pas de règle unanimement acceptée pour déterminer qui peut émettre une fatwa ; certains savants musulmans se plaignent que trop de gens se considèrent comme qualifiés pour en émettre.
Différents muftis peuvent émettre des fatwas contradictoires ; la conséquence d'un tel événement varie selon le pays.
Dans un pays où la loi islamique est la base du droit civil et droit pénal, les fatwas sont débattues par les prélats nationaux avant d'être émises, après qu'un consensus ait été obtenu. Dans ces cas, ils sont rarement contradictoires et ont force de loi. Si, malgré tout, une contradiction apparaît, les autorités nationales tranchent, émettant souvent une interprétation de compromis.
Dans les pays où la loi islamique n'est pas la base du droit national, les fatwas contradictoires coexistent. Les croyants suivent alors celles qui ont été émises par un membre de la même tradition qu'eux-mêmes. Ainsi, un sunnite suivra rarement une fatwa émise par un religieux chiite et vice versa
Le 5 septembre 2004, un mufti d'Irak a lancé une fatwa demandant la libération de deux journalistes français enlevés par des groupes islamiques. On attend toujours, … on notera ici que les "autorités" en question n'ont pas prononcé un takfîr
Il s'agit d'un statut généralement prononcé par une fatwa d'excommunication, renvoie le musulman au statut de kâfir c'est-à-dire de mécréant, d'athée, de non musulman.
Ce terme a acquis une certaine célébrité depuis qu'une telle sentence d'apostasie a été appliquée, entre autres, à deux écrivains :
-Taslima Nasreen
-Salman Rushdie
Oussama belle continuer son trekking !
Ecrit par : Alsator | vendredi, 11 mars 2005
Merci pour ces précisions,
Christophe
Ecrit par : Christophe Nonnenmacher | vendredi, 11 mars 2005
Alsator,
Les chiit ont un clergé et c'est pourquoi les fatwas sont monnaie courante chez eux.
Ecrit par : finger | samedi, 12 mars 2005
oui, enfin la notion de clergé est relative, mais c plutot le cas sunnite qui est parlant,
Ecrit par : alsator | samedi, 12 mars 2005
Les commentaires sont fermés.