« LA FAUSSE QUERELLE BOLKESTEIN | Page d'accueil | LA GRANDE ASIE CENTRALE : UNE PAX AMERICANA DE L’ATLANTIQUE A L’OURAL ? »
dimanche, 17 avril 2005
CONSITITUTION: LES TRES BONS ARGUMENTS DE JACQUES DELORS
Jacques Delors n'est pas un euro-béat. D'ailleurs les euro-béats n'existent pas: c'est bien ce qui fait la faiblesse du oui face aux certitudes affichées par les tenants du non...Il sait que la construction européenne est un combat. Il sait qu'en tout il s'agit de concilier des ambitions, des intérêts, des idées contradictoires. Il sait aussi le prix de chaque pas en avant et le coût de tout pas en arrière...Son discours devant le mouvement européen est l'un des mieux structurés et des moins incontestables dans la forme et sur le fond. Encore faut-il bien sûr que ceux qui veulent se faire une opinion sans se laisser porter par les vagues de la peur, du pessimisme, du dogmatisme et du mélange des genres prennent le temps de le lire. Delors ne fait pas de la « com » ou du spectacle, mais de l'information et de l'explication. De la mise en perspective.
Quelques extraits:
« Les élargissements : des réponses aux défis de l’Histoire. Concernant les élargissements, je souhaiterais revenir rapidement sur certains d’entre eux : la Grande-Bretagne au début des années 1970, l’Espagne, le Portugal et la Grèce dans les années 1980, et aujourd’hui les pays d’Europe centrale et orientale. A chaque fois, on nous a dit que cela nuirait aux intérêts français. Quand j’ai commencé à militer dans les années 1950, j’avais mon modèle européen en tête, ce n’est pas celui-ci exactement qui s’est réalisé. Dois-je pour autant parcourir les provinces françaises pour me plaindre de cette Europe ? L’Europe s’est adaptée. L’entrée de la Grande-Bretagne, après vingt ans de lutte et deux oppositions du Général de Gaulle, est intervenue sur la décision du Président Pompidou. C’était un défi historique que de coopérer et de progresser avec une grande nation vivant au coeur d’un triangle composé des Etats-Unis, du Commonwealth et de l’Europe continentale. Le consensus n’étant pas toujours possible, nous avons inventé la « différenciation » ou la possibilité d’avancer à un nombre réduit de pays sans que les autres ne quittent la grande famille. Cette différenciation pourra se faire, grâce à la Constitution, par la mise en oeuvre de « coopérations renforcées » entre certains membres de l’Union. Le schisme redouté entre l’Europe du Nord et l’Europe continentale n’a donc pas eu lieu. Ce qui a permis plus tard l’adhésion de la Suède, de la Finlande et de l’Autriche. Puis vient l’adhésion des trois jeunes démocraties. Lorsque la question s’est posée, nous étions minoritaires en France pour accepter l’entrée de l’Espagne et du Portugal, après la Grèce. Les craintes étaient liées aux menaces sur le développement des régions du sud de la France, de la perte des débouchés agricoles… Or les résultats ont été positifs pour nous : nous avons augmenté nos investissements dans ces pays et nous leur exportons plus que nous ne leur importons. Ces pays ayant augmenté leur niveau de vie, nous avons désormais des affinités croissantes avec eux, sur différents aspects qui nous tiennent à coeur, sur la dimension sociale de l’Europe.
Dès 1985, les Conseils européens se sont déroulés comme s’ils avaient toujours été là. Qui sait aujourd’hui l’énorme travail réalisé notamment par Felipe Gonzales. Quand il rentrait en Espagne, il disait toujours « ne regardez pas avant les intérêts espagnols mais les intérêts européens ». Et l’Espagne y a considérablement gagné. Car c’est un jeu « gagnant-gagnant ». Et maintenant, les pays d’Europe centrale et orientale nous ont rejoints, grâce à ce merveilleux soulèvement de 1989. Nos dirigeants, n’ont pas assez dit aux français que c’est un grand bonheur politique que de voir la démocratie gagner contre la dictature ! Comment pourrions-nous faire la fine bouche ? Qui craint quoi ? Il est vrai que ces pays ont un niveau vie autour de 30% de la moyenne européenne, mais l’histoire nous lançait un défi. J’aurais souhaité qu’on approfondisse un peu plus avant d’élargir. Mais qui peut au nom de cet argument, préconiser un retour en arrière et se priver d’une meilleure organisation des pouvoirs qui est offerte par le Traité constitutionnel ? Il me semble que les réticences furent surtout françaises, mais a-t-on assez expliqué, écouté, mobilisé ?
Rien n’a été célébré comme un triomphe de la liberté ! Et comme une chance pour une Europe plus influente dans le monde. Hélas, nous n’avons plus de mémoire, condition pour une vision et une intelligence de l’avenir. Regardons ce qu’étaient ces pays avant 1989 et ce qu’ils sont devenus, même s’ils ne partagent pas toutes nos orientations, ou même si certains ont été séduits par le modèle anglosaxon ou par, non pas l’économie de marché que tout le monde accepte, mais par la société de marché dont nous ne voulons pas. C’était notre honneur de les recevoir et de prolonger nos idéaux fondamentaux, ceux qui ont permis la fondation de l’Europe : la paix, la liberté, la prospérité et la diversité respectée. Une période d’adaptation sera nécessaire mais l’enseignement que nous pouvons en tirer est simple : l’Europe a pu dans ces quarante ans éviter un schisme permanent avec l’Europe du Nord, conforter le retour à la démocratie de l’Europe du Sud, accueillir dans la famille les pays de l’Europe centrale et orientale, c’est à dire réunifier l’Europe. Je suis fier de cette Europe qui a su répondre aux défis de l’histoire. C’est comme cela qu’elle sera jugée par les historiens et par les générations qui nous succèderont. Ils pourront, dans et par cette « Grande Europe », vivre mieux une communauté de droits respectés et de solidarités effectives.
*Le Traité constitutionnel : Le traité constitutionnel est un très grand pas en avant. Je ne vous cacherai pas mes deux regrets, puis vous présenterai une vue franche et honnête de la question sociale ; avant d’en venir aux aspects largement positifs de ce traité. Ce qui ne me plait pas, c’est que l’équilibre n’est pas assuré entre le monétaire et l’économique. La Convention aurait dû le faire. Pourquoi ne l’a-t-elle pas fait ? Parce que les Conventionnels n’étaient pas d’accord entre eux sur les moyens d’améliorer le fonctionnement de l’UEM. Autrement dit, l’Euro nous sécurise mais ne nous dynamise pas. J’aurais préféré que l’on donne à la Commission européenne et au Conseil des Ministres le pouvoir de stimuler une coopération entre les politiques économiques. Mais l’espoir est revenu grâce aux seules initiatives et aux actions de Jean-Claude Juncker, le Président de l’Eurogroupe (les douze qui composent l’UEM).
Les politiques de l’Union en partie III : j’aurais jugé préférable que cette partie III ne soit pas
dans le traité, ou bien que l’on donne la possibilité de la modifier à une majorité « surqualifiée » et non à l’unanimité. Mais ces textes ne sont, en réalité, qu’un règlement de copropriété qui n’est pas plus libéral que socialiste. Chaque majorité lui donne un contenu. C’est la loi de la démocratie. Nous continuerons le combat, pour que soient adoptées des perspectives financières qui soutiennent la coopération entre pays européens (Macroéconomie, Recherche, Infrastructures…) et renforcent la solidarité (les politiques agricoles et sociales). Le traité nous en donne les moyens.
*Quant à la dimension sociale, posez-vous la question « qui fait quoi ? », « que disent les anciens et le nouveau traités ? » et rappelez-vous le principe de subsidiarité : chaque fois que l’on peut résoudre un problème près des gens ou que les gens eux-mêmes peuvent le faire, pourquoi monter plus haut, du niveau national au niveau européen ? Et d’ailleurs qui empêche
aujourd’hui un gouvernement de mener sa politique sociale selon ses orientations. Je rappelle que, sont en premier lieu de la compétence nationale la politique macroéconomique, l’emploi,
la santé, la sécurité sociale, l’éducation, la culture. Ce sont les fondements de la cohésion nationale et si j’ai employé le terme de fédération des Etats nations, c’est que je n’ai jamais cru à la disparition des nations. Les Etats-nations ont pour vocation, entre autres, de créer les conditions du vivre-ensemble. Par conséquent, il faut laisser à la nation les moyens d’assurer la cohésion nationale. Qui voudrait l’uniformisation ? Ceux qui veulent imposer aux autres leurs conditions ou qui boudent dans leur coin, ceux-là veulent empêcher l’harmonisation par le haut. Car au fur et à mesure que l’Europe se développera, les minima sociaux augmenteront. Et puis la dimension sociale existe déjà fortement dans l’Union : l’égalité femmes-hommes dès le traité de Rome, le socle minimum des droits sociaux (droit et conditions de travail), les politiques structurelles, dont les partisans du non ne parlent jamais : c’est l’exercice de la solidarité envers les régions sous-développées ou les régions en difficulté. Elles disposent de 40 milliards d’euros aujourd’hui contre 5 milliards lorsque je les ai relancées grâce aux dispositions de l’Acte Unique (1987). Dois-je rappeler que 46% du territoire français ont été couverts par ces politiques structurelles ? Mais on ne voit jamais, comme au Portugal et en Espagne, des panneaux informant que « grâce aux fonds structurels, nous avons fait ceci ou cela », sauf peut être dans l’île de la Réunion. Le social c’est aussi le développement économique et social permis à tous, grâce à la solidarité européenne. Et c’est une croissance plus riche en emplois, grâce à une réforme de l’UEM.
Enfin, le dialogue social –lancé par moi en 1985- se développe. Il a permis de signer quatre conventions collectives qui sont devenues des directives pour pouvoir être étendues à toute l’Union européenne. Il y a les accords européens par branches d’activité, les comités d’entreprise européens, … Je tiens à ce dialogue social pour une raison simple : dans une société où le pouvoir central agit directement, par communication ou sondages, avec le peuple, la démocratie recule. La démocratie a besoin d’intermédiaires, tant sur le plan politique que sur le plan économique et social. D’ailleurs, les pays qui réussissent le mieux dans leur adaptation aux mutations actuelles sont ceux qui ont un dialogue social nourri (Danemark, Pays Bas, Suède, Autriche) et des possibilités de consensus et d’accord. Le dialogue social, c’est un pilier de la démocratie. Il ne faut donc pas fantasmer sur l’Europe sociale : elle existe déjà et le traité permet d’aller plus loin. Et, il y a aussi les tâches nationales à remplir : ce que les Français doivent faire pour eux-mêmes, l’Europe ne le fera pas pour eux !
Mais, et surtout, le traité constitutionnel nous offre de nouvelles possibilités de faire avancer la consolidation des droits fondamentaux, l’exigence du social dans de nombreuses actions communautaires, l’avenir assuré des services publics, selon les traditions et la volonté de chaque pays. Car cette Constitution, c’est une communauté de droits, avec des avancées en termes de sécurité et d’organisation des pouvoirs qui sera bien meilleure que l’actuelle. La communauté de droits à faire vivre, à approfondir et à défendre, ce sont le préambule, et la charte des droits fondamentaux. Nos gouvernements ont décidé, de substituer aux rapports cyniques entre Etats, l’application commune des règles de droit. Quand certains Américains se moquent de l’Europe, nous leur répondons, « oui, nous sommes fiers d’avoir remplacé soixante-dix années de guerre par soixante années de paix, en acceptant la suprématie du Droit ». Et nous espérons qu’un jour, la réforme des organisations internationales saura s’inspirer de ce bel idéal de compréhension de l’autre, de solidarité avec les autres. Mentionnons aussi les pouvoirs donnés aux parlements nationaux et aussi le droit de pétition. J’ai rencontré hier le président de la Confédération européenne des syndicats qui m’a dit que réunir même 5 millions de voix, cela ne lui paraissait pas difficile. Demain la CES pourra proposer une loi sociale applicable à toute l’Europe. Il faudra en débattre. Voilà les progrès apportés par le traité constitutionnel : plus de démocratie à portée de la main.
Sur la sécurité et la coopération judiciaire et policière, j’avoue avoir douté qu’à vingt-cinq nous parvenions à avancer ainsi aussi loin. Hé bien ! L’Europe avance sur le volet de la sécurité intérieure et la mise en commun des moyens pour lutter contre toutes formes de criminalité. Nous avons des amorces de défense commune, des institutions créées pour cela,des projections en Bosnie et en Côte d’Ivoire. Oui, l’Europe est en train de se faire, elle se fera d’autant mieux qu’elle pourra utiliser, dans ces domaines, les dispositions du nouveau traité. »
Conclusion : En 1930, la chape de plomb s’abat sur l’Europe : le fascisme, le nazisme, le nationalisme: c’est à ce moment qu’est né le mouvement fédéraliste pour lutter contre toutes les formes de nationalisme exacerbé. Dans cette Europe, des hommes et des femmes se sont levés pour dire non aux guerres civiles européennes, non au fascisme et au nazisme, non à la légèreté et à l’insouciance. Ces hommes et ces femmes, je leur dois une reconnaissance éternelle. Certains sont morts pour leur idéal, en France, en Allemagne et dans toute l’Europe. Je ne veux pas les oublier, et je voudrais que nous soyons dignes d’eux. Car ce qui nous est demandé n’est rien à côté de l’épreuve de courage et de lucidité qu’ils ont affrontés. Ils nous ont légué un devoir : l’Union pour la paix, l’Union pour la renaissance de l’Europe, le fait que l’Europe ne soit pas marginalisée par l’histoire, mais demeure une vraie puissance capable de se faire respecter. C’est pourquoi le 29 mai, la France a rendez-vous avec l’Europe, avec son histoire. La vision ne va pas sans mémoire, ne l’oublions pas.
Daniel Riot est journaliste / Jacques Delors est ancien président français de la Commission européenne
Lire l’intégralité du texte de Jacques Delors >>>
13:15 Publié dans CONSTITUTION, DANIEL RIOT | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : Europe









Commentaires
Bonjour,
Je profite de votre blog pour lancer un appel à témoignages. Je suis étudiante en journalisme à Strasbourg (CUEJ). Je dois faire un article sur les partisans strasbourgeois du non à la constitution qui ont voté oui à Maastricht. J'aimerais comprendre pourquoi, et essayer de voir si Strasbourg qui avait voté majoritairement oui en 1992, se détache progressivement de l'Europe. J'ai déjà fait appel aux partis politiques et aux syndicats, mais j'aimerais avoir le point de vue de Strasbourgeois non militants qui entrent dans le cadre de mon enquête
A vos claviers, déposez votre point de vue sur : http://nonconstitstrasbourg.forumactif.com, et si vous acceptez un entretien, écrivez moi un courriel à biryrafiki@yahoo.fr
Merci pour votre collaboration
Rafaela
Ecrit par : rafaela | dimanche, 17 avril 2005
Il ne suffit pas de rapporter les propos de quelqu'un pour faire un article. Un journaliste analyse ce qu'il sait et ce qu'il apprend.
Jacques Delors est un des acteurs fondamentaux de la construction européenne. Et on ne doit surtout pas oublier, à son crédit, le sévère diagnostic de 1985, où la construction était bloquée par la règle de l'unanimité. Et c'est lui qui l'a solutionnée par l'Acte Unique et la majorité qualifiée.
Aujourd'hui, peut-il pourtant aller au delà de ses regrets, qui chacun impose un NON ?
Il est traditionnellement aux côtés d'une majorité du PS, qui a comme souvent été incapable d'estimer les risques de leur position exclusive de décembre.
Dont sa fille...
Comment penser qu'il va déjuger tant d'amis et parents. C'est bien la solidarité, c'est si rare qu'on ne peut que la respecter.
Mais ses regrets, fondés, détaillés et fondamentaux sont autant d'arguments pour constater à quel point ce texte est prétentieux, inefficace, tendancieux. Et doit être oublié au plus tôt. Pour l'intérêt de l'Europe.
Ecrit par : Did' | dimanche, 17 avril 2005
Je suis allé faire un tour sur votre site ui n'est pas ouvert aux commentaires et qui est un modèle de malhonnétété intellectuelle. ALors, s'il vous plait:entre Delors et vous, il n'y a vraiment pas photo. Quand je pense que vous osez vous dire "de gauche"...Votre site est l'expressio du populisme non méprisable mais dangereux. Il vous sera beaucoup pardonné puisque vus êchez beaucoup. je suis triste pour vous.
Ecrit par : daniel | dimanche, 17 avril 2005
Rafaela
Si ta requête concerne exclusivement Strasbourg, tu pourras peut-être également trouver des Internautes intéressés dans la communauté Alsace de Blogspirit: http://community.blogspirit.com/fr/alsace/ Alsator pourrait être une bonne recrue...
Amitiés,
Christophe
Ecrit par : christophe Nonnenmacher | dimanche, 17 avril 2005
http://www.lexpress.fr/info/monde/dossier/constitution/ow/videog.htm
Ecrit par : chichoi34 | mercredi, 20 avril 2005
A défaut de trackback, je laisse ici une trace du fait que je répercute ce billet sur le blog Un swissroll...
Ecrit par : François Brutsch | jeudi, 21 avril 2005
Les commentaires sont fermés.