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lundi, 18 avril 2005

LA GRANDE ASIE CENTRALE : UNE PAX AMERICANA DE L’ATLANTIQUE A L’OURAL ?

Le Général de Gaulle le redoutait, Georges Walker Bush le fait… Il n’aura échappé à personne qu’une nouvelle confrontation « Est-Ouest » est en cours, sur le pourtour de la mer Noire, dans le Sud - Caucase et en Asie centrale. L’opposition met en jeu d’une part la politique de voisinage russe héritée de la tutelle soviétique sur les ex-Républiques soviétiques et d’autre part l’offre sécuritaire de l’Otan d’un « Partenariat pour la Paix ». La Russie, dans cette nouvelle confrontation « bloc à bloc » pourrait ainsi être tentée d’aller regarder du côté de la Chine, qui n’a pas, elle non plus, intérêt à ce que l’Asie centrale « s’atlantise ». Les « révolutions pacifiques » qui ont porté au pouvoir le géorgien Mikhaïl Saakachvili en 2004, puis « installé » l’Ukrainien Victor Iouchenko (de façon mouvementée) ou le leader communiste Vladimir Voronine en Moldavie début mars (de manière plus feutrée) sont autant de conversions de « créatures » de l’ère soviétique au paradigme de la bonne gouvernance occidentale. Sans éluder les conditions particulières liées au conflit tchétchène, ce Limes européen - qui le sera réellement quand les adhésions de la Bulgarie, de la Roumanie et de la Turquie seront effectives - se trouve confronté à une révolution stratégique de grande ampleur opérée par l’Otan. Ainsi, à côté de la relance de projets d’intégration régionaux à l’instar du GUUAM (Marché commun liant la Géorgie, l’Ukraine, l’Ouzbékistan, l’Azerbaïdjan et la Moldavie) sous l’égide du Président ouzbek Karimov, le projet que les Américains ont savamment proposé doit permettre à ces pays de quitter la Communauté des Etats Indépendants (CEI). C’est cette CEI qui, en 1991, avait permis à la Russie de garder son « Etranger proche » dans sa sphère d’influence.

Quelques exemples concrets suffisent à étayer cette analyse : L’accord du nouveau gouvernement roumain pour ouvrir des facilités militaires aux Américains vers l’Irak aujourd’hui et peut-être vers l’Iran demain ; La formation par les Américains de Géorgiens à la lutte anti-terroriste en Ossétie du Sud au grand dam des Russes qui conservent des intérêts politiques et militaires bien particuliers dans la région (troupes en Abkhazie, en Géorgie et en Transnistrie ; flotte de la mer Noire encore basée à Sébastopol en Crimée) ; La mise à disposition des bases aériennes du Kazakhstan d’où sont partis nombre de bombardiers américains en partance pour l’Afghanistan et l’Irak. Sans oublier bien évidemment l’enjeu stratégique des oléoducs et des gazoducs continentaux permettant aux « Majors » anglo-saxonnes et à quelques entreprises italiennes de relier les champs prometteurs de la mer Caspienne à la Méditerranée…

Qu’on se le dise : le « Grand Jeu » engagé par les puissances occidentales à la fin du XIXème siècle recommence. Seulement cette fois-ci l’Europe n’est plus qu’un pion dans un jeu d’échec et semble bien désarmée face à la « tour » américaine ! C’est dans cette mise en perspective géopolitique qu’il faut replacer la candidature turque à l’Union Européenne qui deviendrait ainsi la porte d’entrée vers de nouveaux marchés. La « Sublime Porte » placerait l’Europe, qu’elle en soit consciente ou qu’elle refuse obstinément de le voir, devant un dilemme idéologique : projet politique partagé et assumé ou aire géographique portée par une logique marchande largement conditionnée par le travail en amont des fondations, celle de Georges Soros en tête, « Think tanks » de toutes natures, sociétés de service, programmes de formations universitaires américaines qui, de Bichkek à Bucarest, émaillent le nouvel environnement politique et intellectuel de cette zone si stratégique à l’avenir européen. En effet, comment concevoir avec clarté un projet européen si ses frontières apparaissent floues au point de se confondre avec celles de l’Otan et d’un vague projet alternatif à mi-chemin entre offre sécuritaire et ouverture de marché à la concurrence ?

Il existe pourtant un autre lien qui devrait s’imposer à nous : la Francophonie, notion politique s’il en est. La Moldavie, la Roumanie, la Bulgarie en sont membres à part entière, tandis que la Géorgie et l’Arménie y ont rang d’observateurs. La langue française demeure, par l’université de Galatassaray à Istanbul, celle d’une partie des élites turques et le souvenir tangible des missions archéologiques asiatiques peut-être un vecteur suffisamment puissant pour relancer notre influence dans la région, à condition que l’on en perçoive le réel enjeu…Nul doute que la Chaîne d’information internationale y contribuera.

Après le projet du Grand Moyen-Orient qui visait à asseoir des régimes plus dociles à l’égard de l’agenda en matière de politique étrangère américaine, n’assisterions-nous pas à la mise en place d’une nouvelle forme de « containment » face à un voisin russe trop pesant pour nombre d’ex-Républiques sœurs ? L’objectif est clairement établi. Les Américains l’ont bien compris et tirent parti des peurs et des menaces réelles qui pèsent sur la région : Tentatives de déstabilisation islamiste, à l’instar de la tentative avortée d’installation d’un Califat au Kirghizistan, en Ouzbékistan et au Tadjikistan ; Délitement de l’Etat de droit aux profits d’intérêts mafieux dans une zone où est encore disséminée une partie du legs nucléaire soviétique, irriguant ainsi un circuit officieux qui déstabilise bien au-delà de cette seule région. La France peut-elle rester inactive alors que sa présence plus que symbolique en Afghanistan et sa prise de position cohérente quant à la guerre en Irak lui offrent des atouts importants dans les Etats voisins de la zone ? Voilà tout l’enjeu de l’Europe qui doit exercer un magistère moral, à défaut d’être économique pour l’instant. La mission parlementaire visant à rapprocher la présence française en Asie centrale est une avancée qui en appelle d’autres. « L’ambition est une force » disait Clausewitz. Gageons que la France en prenne conscience avant de perdre la main dans le rabattement des cartes au niveau mondial…

Emmanuel Dupuy est directeur du développement de Vic-Dom consulting, société de conseil en stratégie et intelligence économique

Commentaires

Emmanuel (si vous permettez que je m'adresse à vous ainsi),

Ce qui est le plus important dans ces analyses, et je ne vise pas que vous, ce sont les termes employés. Confrontations, guerres économiques... "Influence" ne suffirait donc plus ? Vous tous, informateurs ou politiques, avez votre part de responsabilité. Comment voulez-vous que les peuples ne réagissent pas sur la défensive lorsque les termes employés sont si lourds de sens "guerrier" ? Face à des confrontations, à des "guerres", des peuples pacifiques, donc par définition non agressifs, ne peuvent que se placer sur la défensive... Votre article est à titre informatif excellent mais ne serait-il pas temps de changer de rhétorique pour nous placer dans une optique positive ? Vaste débat que le pouvoir subliminal des mots...

Ecrit par : Djiddy Pibbee | mardi, 19 avril 2005

Bonjour,

Merci pour votre comentaire concernant la sémantique employée dans cet article qui, hélas énumère des faits en cours de réalisation.

On ne peut plus seulement parler de logiques d'influences, mais bien de confrontations plus ou moins "pacifiques", comme l'ont démontré les événements en cours ou à venir, quand des peuples subissent, en effet, localement des choix de politiques économiques, des orientations géopolitiques et des prises de pouvoirs moins spontanées qu'il n'y paraît, venus d'ailleurs...ce que cet article visait justement à démontrer, en tentant d'alerter l'opinion publique française et européenne, au-delà des décideurs institutionnels qui ne souhaitent d'ailleurs s'en saisir, sans doute par commodité intellectuelle, à moins qu'il ne s'agisse, comme vous le dîtes, de gouverner par le haut par la rhétorique pour laisser les peuples, par essence pacifiques comme vous l'écrivez, en subir les conséquences concrètes.

Je suis en parfait accord avec sur la dimension positive qui devrait servir de ligne directrice à la géopolitqiue en générale. C'est précisement ce que je tente d'engager à travers la conclusion de l'article.

Ecrit par : Emmanuel DUPUY | mardi, 19 avril 2005

Merci de votre réponse,

C'est vrai que j'ai réagi sur votre article alors qu'il ne le méritait pas, excusez-m'en je vous prie. Mais c'est en réaction à ce qu'on peut lire régulièrement comme dérives de superlatifs, d'exagérations et j'en passe... Guerre contre le chômage, contre la précarité, guerres économiques... Je cois que ces dérives sont psychologiquement "dangereuses" pour l'opinion et ne soulignent qu'une chose : l'incapacité à traiter le problème.

Cordialement.

Ecrit par : Djiddy Pibbee | mardi, 19 avril 2005

Emmanuel,

Etes-vous aussi Président de l'Union des Républicains Radicaux ?

José

Ecrit par : Djiddy Pibbee | mercredi, 20 avril 2005

Bonjour,

Je suis en effet aussi entre autres, sous ma casquette militante, Président de l'Union des Républicains radicaux (U2R) qui vise à rassembler les radicaux sur des ideaux républicains et laïques. Je suis également co-président de la Coordination Nationale de la Gauche Républicaine et fondateur d'autres structures, qui figurent dans la biographie plus complète qui doit être consultable sur le site

ED

Ecrit par : Emmanuel DUPUY | mercredi, 20 avril 2005

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