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vendredi, 27 mai 2005

UN PLAN B DEMOCRATIQUE?

Que se passera-t-il si le Non l’emporte le 29 Mai en France, et si les Pays-Bas rejettent également le traité constitutionnel? Quelles leçons en tirer ? Et, puisqu’il n’existe pas de Plan B bien défini, peut-on alors élaborer un Plan B idéal? Première constatation, la plupart des Français, y compris ceux qui appellent à voter Non, ne sont pas contre la construction d’une Europe plus unie et plus démocratique. Seule une minorité (nationaliste) est en fait contre l’Europe telle que la majorité l’entend. Mieux, la plupart des gens soutiennent l’idée d’une constitution pour l’Europe, quand bien même ceux-ci seraient aujourd’hui opposés au projet qu’on leur présente. En conséquence, la création d’une constitution à même d’être soutenue par une majorité de Français n’aurait, dans l’absolu, pas dû poser de réelles difficultés. Et pourtant…

Ce que nous montre l’ingénierie démocratique est que les phases de création et d’adoption d’un traité peuvent se décliner de quatre manières différentes. Quatre, en fait, plus cohérents et plus à même d’avoir du succès selon les cas. Idéalement, autant la création que l’adoption devrait être participative (scénario 1), dans la mesure où les citoyens approuveraient sans nul doute plus facilement une constitution dont ils se sentiraient plus proche dans sa phase de création. Autre solution, la création participative, mais l’adoption élitiste, via le parlement par exemple (scénario 2). Dans une telle hypothèse, et bien qu’à un degré moindre que dans le premier cas, les citoyens seraient probablement satisfaits, ceux-ci ayant été partie à la phase de création. Troisième scénario, tant la création que l’adoption seraient élitistes, ce qui en somme, n’est autre que le cas correspondant à la plupart des pays européens. Bien qu’il pêche par sa légèreté démocratique, ce scénario a au moins le mérite de la cohérence interne. Quatrième et dernière hypothèse, la création est élitiste et l’adoption est participative. Choisi par la France, ce processus est très certainement le pire de tous, par son incohérence et la forte impression qu’il donne aux électeurs qu’ils sont mis devant un fait accompli. Que les citoyens français se rebiffent actuellement dans une proportion non négligeable n’est dès lors pas incompréhensible.

Quant aux arguments des partisans du Oui, prédisant le malheur si le Non passait et essayant de culpabiliser leurs opposants en les accusant d’être des mauvais Européens, voire de revenir à l’âge des nationalismes, il n’a d’autre effet que d’augmenter le ressentiment populaire à l’égard du Traité constitutionnel. Pis, on peut craindre que cette tentative d’infantilisation de l’électorat ne nourrisse in fine le cynisme ambiant et compromette le projet européen bien au-delà du simple rejet d’un texte en particulier. Résultat des courses, il aurait bien mieux valu rédiger le traité d’une manière plus participative dans la perspective d’un référendum, ou, à défaut et quitte à choisir la méthode élitiste, rester cohérent et ne pas demander leur avis aux citoyens.

Une autre leçon à retenir est que l’absence de Plan B clair s’ajoute à ce ressentiment. Beaucoup d’électeurs pensent en effet que son absence apporte la preuve que l’on ne leur offre pas de véritable choix, ce qui est difficilement explicable en démocratie. Le seul fait de ne pas proposer de Plan B fait ainsi probablement perdre plusieurs points au Oui, par volonté de défi et par la perception que le camp du Oui n’est pas totalement honnête. Cette malheureuse absence et le ressentiment ainsi créé est probablement une des raisons pour lesquelles beaucoup voteront Non.

Le dernier enseignement est pour sa part plus subtile et a directement à voir avec le contenu et à l’absence de choix substantiel. La plupart des gens associent en effet la notion de démocratie avec celle de choix. Pourtant, ceux-ci n’ont d’autre choix aujourd’hui que de se prononcer sur un texte unique et particulièrement compliqué. Aucun loisir ne leur est en fait donné de trancher entre plusieurs versions du traité. Cette absence de choix rend de ce fait les protagonistes plus désespérés qu’ils ne le sont d’habitude, d’où des batailles politiques féroces, des injures, etc.. Quant au contenu, le traité contient au moins une faute structurelle et quelques problèmes de forme. La faute structurelle est qu’il n’est modifiable qu’à l’unanimité, et non à une majorité qualifiée. D’autre part, le traité n’établit pas de vraie hiérarchie entre les différents buts qu’il énonce (économiques, sociaux, écologiques), ce qui garantit de grandes batailles juridico-constitutionelles à même de paralyser l’Union. Enfin, la référence à une alliance militaire (l’OTAN) peut certes être développée en tant que politique communautaire mais ne peut être prise comme un principe constitutionnel.

En quoi consisterait alors un plan B idéal, faute de plan B véritable en cas de victoire du Non ? Celui-ci intégrerait 3 phases : La première consisterait à demander aux citoyens européens de choisir un cadre politique général. Deuzio, à rédiger divers projets de constitution par les représentants élus du peuple, Tertio, à demander aux électeurs européens de choisir parmi plusieurs options constitutionnelles. Un tel processus ne serait d’ailleurs pas sans avantages : 1/ La présentation aux citoyens de plusieurs projets de constitution permettrait un vrai débat d’idées, les citoyens voteraient sur le fond du texte, les faux amalgames seraient réduits et la qualité intellectuelle des débats gagnerait en hauteur. 2/ Puisqu’il existerait alors une vraie concurrence politique entre les rédacteurs des différents projets pour s’octroyer le soutien des électeurs, le débat n’en serait que plus ouvert sur la société et participatif. 3/ Cette diversité d’optiques augurerait d’un véritable choix politique entre projets plus ou moins libéraux, sociaux, écologiques, etc.., et favoriserait indéniablement un retour aux bases de la démocratie. En outre, le taux de participation citoyen n’en serait que renforcé, les populations ayant le sentiment qu’on le prend au sérieux.

Concernant la mise en place d’un tel processus, la phase 1 – celle de la définition -consisterait à poser aux Européens quelques questions fondamentales dont la première devrait être “Voulez-vous une constitution pour l’Europe?” On parle tellement du contenu du traité qu’on a oublié de demander aux citoyens s’ils voulaient une constitution, point à la ligne. Or, il serait particulièrement utile politiquement d’avoir sur ce point un mandat clair des citoyens, avant toute phase de lancement des travaux rédactionnels. Et de leur demander s’ils veulent un simple traité constitutionnel ou une vraie constitution. Car la différence est réelle : le premier implique une rédaction par les diplomates et le deuxième par des parlementaires. Enfin, on pourrait laisser le choix aux citoyens de dire qui rédigera le traité/constitution entre des représentants des chancelleries, une assemblée de parlementaires nationaux ou encore le Parlement européen. Cette première phase est essentielle, son issue – référendaire - déterminant la suite de l’aventure.

La phase 2 serait celle de la création. La question : Qui pourraient être les rédacteurs des projets constitutionnels? Deux grandes possibilités seraient offertes : soit on crée une nouvelle assemblée constituante dont il faut déterminer les participants, soit on prend le Parlement européen. Une assemblée constituante nouvellement créée n’est pas sans poser de difficultés, aucune méthode non arbitraire n’existant pour choisir les participants. La Convention pour l’Avenir de l’Europe présidé par Valéry Giscard d’Estaing était certes fondée sur ce modèle mais sa visibilité fut quasi nulle pour l’Européen moyen et son autorité morale n’en fut qu’affaiblie. Ceci explique d’ailleurs en partie la désaffectation présente pour le traité. Choisir le Parlement européen serait la solution la plus simple et la plus logique, sans compter qu’elle renforcerait son poids psychologique et politique. Certains verront cette solution d’un mauvais oeil, mais si les citoyens donnent explicitement mandat à leur parlement pour le faire, nul ne peut trouver à y redire. La méthode traditionnelle inter-gouvernementale et diplomatique est difficile, voire exclue, si on accepte l’idée qu’au nom du renforcement du sens civique et de la démocratie, il faille donner un vrai choix aux citoyens. Si le Parlement européen est choisi, les différents groupes de cette assemblée auront chacun le droit de rédiger leur projet, voire pour certains de s’allier autour d’un texte commun, ce qui au final permettrait de proposer 3 à 4 propositions constitutionnelles. Par contre élargir le rôle du Parlement à l’adoption du texte – en somme lui donner la responsabilité complète de la création et adoption de la constitution – ne serait pas fair-play dans la mesure où ceci impliquerait qu’on ait déjà décidé arbitrairement que l’Europe existe tel un Etat national, ce qui n’est pas le cas. C’est le problème de l’oeuf et de la poule. C’est pourquoi il importe que le choix final n’appartienne pas aux élus mais aux citoyens.

La phase 3 intervient à ce stade, celui de l’adoption. Après une vraie campagne démocratique, les électeurs européens devraient se voir offrir la possibilité de voter le même jour. De trancher, ensemble entre les différents projets présentés. Pratiquement, parmi 4 propositions par exemple, si un texte obtenait une super-majorité (imaginons des 2/3 des voix), celui-ci serait immédiatement adopté. En cas contraire, les deux projets constituants ayant récolté le plus grand nombre de voix feraient l’objet d’un second vote, un mois plus tard, pour permettre un ultime débat de fond sur leurs mérites respectifs. Le document « élu » serait alors celui recueillant la majorité simple. Ce Plan B peut certes sembler lent et compliqué. Mais on ne part pas de zéro, ce qui réduit d’autant le passage d’une phase à une autre. Et quand bien même le processus s’étalerait sur 12 ou 18 mois, qu’est-ce en comparaison de la revitalisation du civisme de millions de nos concitoyens, et de la création d’un solide consensus sur l’avenir de l’Europe, la seule région au monde qui ait aboli la guerre en son sein, et qui représente le meilleur espoir pour la planète toute entière?

Troy Davis est ingénieur en démocratie

Commentaires

Troy
j'ai lu votre long et passionnant article, qui dit finalement quelque chose de nouveau dans un debat axe non pas sur le Traite lui meme, mais sur les consequences d'un refus ou d'un aval.
Je suis d'accord avec vous sur tous les points, on a pas voulu nous faire choisir, on nous a traite de petit enfant qui doit manger sa soupe, SI NON il restera petit.
Il serait formidable de pouvoir choisir entre differents traites, meme si je crains l'effor titanesque de multiplier la tache deja considerable (en terme de temps et d'argent) d'en preparer un seul.

Toutefois, aux chapitre des LEASSON LEARNT je voudrais ajouter deux mots sur le contenu du Traite, puisque vous avez deja explore savamment les defaut de forme du processus de choix.
Le Traite qu'on votera demain nous propose de longues sections consacres au modele economique, social, ecologique qui devrait ete retenu pour l'Europe. Si vous observez brilamment qu'il n'introduit pas de hierarchie, en preparant la voie pour d'interminables contentieux, je me permet d'aller plus loin et de mettre en doute l'opportunite d'introduire de telles sections.
En Europe se cotoient paisiblement 3 grands modeles sociaux: l'Etatisme des pays latins (d'origine napoleonienne), le liberisme anglosaxon (qui avance fortement a l'Est et en Scandinavie), et l'ordoliberalisme ou model rhenan qui domine en Allemagne et pays satellites. Chaque peuple est attache a son model social et ne veut pas le changer avant qu'on lui montre les avantages d'un tel choix.
Un Traite constitutionnel qui impose un model social, comme le Traite Giscard tache de le faire, ne passera jamais a l'heure actuelle. Les anglais trouve le Traite Giscard trop etatique et les francais le trouvent trop liberal!
Mieux vaut ne pas statuer, en laissant chaque Etat souverain libre d'appliquer le model social que ses citoyens auront choisi democratiquement. De telle facon on ne va gener personne, et on ne donne pas l'impression aux autres que l'unification europeenne soit une CONQUETE de la part de l'Etat qui aura IMPOSE son propre model social.
Avantage complementaire, la competition entre modeles sociaux indiquera a tous dans quel direction aller pour garantir a l'Europe prosperite et solidarite.
Merci pour votre attention

Ecrit par : hayekFan | samedi, 28 mai 2005

Plan B...veut dire qu'il y a un plan A, placé avant. Donc aucun doute, la présentation au référendum ne demande pas l'avis du peuple, mais son acceptation. Grande nuance.

L'absence de plan B est inconcevable, ce serait avouer que la réponse NON est obscène, inconcevable, odieuse. Ce n'est pas une attitude bien démocratique.

L'hésitation des VGE, Delors et autres quant à l'existence de ce fameux plan B ne peut que conforter le doute légitime du citoyen, qui dans toute démocratie, dispose du pouvoir de contrôler ses institutions, ce qui est la moindre des choses !

Quant à prévoir, comme le font la plupart des élites, l'impossibilité de négocier, c'est très dangereux pour eux que de l'affirmer. D'abord parce que tout citoyen a bien compris que nous vivons un début, pas une fin. Nous aurons d'autres rendez-vous avec nos frères européens, d'autres discussions, d'autres négociations. N'y aurions nous donc rien à nous dire ? Les chefs d'Etats ne se rencontreront-ils plus que pour commenter le dernier match de football ?
Non, il y aura toujours et encore des rencontres, des débats, des négociations, des traités. A nous d'imposer seulement notre volonté de fixer l'ordre du jour et les orientations. A partir de ce traité que nous allons refuser demain, c'est la France qui dira ce qui doit être modifié ! Ne laissons surtout pas à d'autres fixer l'évolution à donner à ce traité !

Enfin, si par ce non, nous obtenions la moindre évolution, ce serait effectivement dramatique pour toutes les élites qui nous garantissent qu'on ne peut pas faire mieux. C'est surtout eux qui ont tout à perdre, quand bien même ils nous promettent que les malheurs seraient pour nous, pas pour eux !

Ecrit par : Did' | samedi, 28 mai 2005

Votre projet est cohérent et paraît proche de ce que demande nombre de citoyens votant non.

J’apporterais les compléments suivants :

1 Un référendum pour une constitution – les pays l’acceptant poursuivant le processus – il doit comprendre l’acceptation de la mise en conformité de leur constitution nationale pour pouvoir appliquer les points 2 et 3 du processus

2 Il faut élire une chambre constituante dont l’unique rôle est la rédaction de comme vous le proposez plusieurs projets avec des débats publics et télévisés en continu.

3 Référendum dans tous les pays le même jour pour l’acceptation du texte final – j’apprécie à ce stade votre proposition de retenir éventuellement 2 projets s’il n’y a pas une large majorité sur un projet.

Ecrit par : Quoique | samedi, 28 mai 2005

Chers amis, merci de vos commentaires qui affinnent le raisonnement. Il aurait mieux value pour la France et l'Europe que ce genre de discussions se soit passe en 2004 mais les politiciens sont tellement prisonniers de leur processus politiquement correct qu'ils oublient les choses les plus simples et logiques.
Mes commentaires a propos des votres: sur le "cout titanesque", quel-est-il vraiment? c'est un mythe perpetre par je ne sais qui. Meme si cela coutait 100 Millions de plus, et alors? est-ce que la stabilite de l'Europe ne vaut pas des centaines de milliards? la construction d'une meilleure Europe? On gaspille des milliards a tout bout de champs mais on n'investit que dalle dans la democratie? donc cher hayekFan, ne laissez pas les elites vous bourrer le crane avec ces mensonges. Un vrai processus democratique n'est pas trop cher. C'est le contraire qui l'est et qui l'a toujours ete.
Pour le volet social, c'est une idee "correcte" comme disent les Quebecois. On pourrait meme demander dans le premier referendum ce que les citoyens desirent, sinon ne rien dire et laisser les groupes politiques Europeens decider et laisser les electeurs choisir ensuite. Mais c'est difficile en theorie democratique d'avoir des "gradients" sociaux dans un seul espace sous-tendu par un contrat politique et social.
Les complements de quoique: ils sont tous logiques, et le 3 est inclus dans mes propositions. J'avais pense au 2 mais je l'avais ecarte dans ce cas precis pour ne creer la necessite d'une election de plus ca je voulais prevenir le genre de critique du type "Mais c'est lent, cher et complique". Mais en theorie, oui, absolument.

J'en appelle a vous et a tous les lecteurs/lectrices d'Europeus de parler de cette idee aux medias et aux politiciens, car on est train d'essayer, tel une reaction pavlovienne, de convaincre les Francais que (comme Giscard d'Estaing vient de le dire) que finalement la seule et unique solution est de faire revoter les Francais. Ce serait un deuxieme desastre programme et la demonstration d'une arrogance idiote. Mais il faut sans cesse dans les mois qui viennent parler et presenter une ALTERNATIVE, tel que ce plan B ou un autre si vous en avez un, mais SURTOUT pas se resigner au defaitisme ambiant.

J'ai envoye le meme commentaire au Monde et au Figaro. Si vous voulez faire bouger les choses, appeller les pages Debats au Figaro ou Opinions au Monde et demander leur de faire passer ce texte.

Ecrit par : Troy Davis | lundi, 30 mai 2005

Quelle est la lecon apprise de ce referendum? Pour moi, une seule:
Les francais ne veulent pas qu'on decide a leur place de leur modele social.
Pour le bien de l'Europe, il faut refaire une Constitution simpilfie, qui ne statue pas sur le modeles sociaux, et qui ne veut pas les unifier.
Car aller vers plus de social, impliquerait le refus d'autres pays, orientes en sens plus liberale.
Donc, si on n'est pas d'accord sur le modele social, limitons la Constitution aux domaines ou il y a convergence d'interet, et arretons de laisser se moquer de nous le monde entier.

Ecrit par : hayekFan | lundi, 30 mai 2005

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