lundi, 07 novembre 2005

NOUS SOMMES TOUS DES BARONS

Christophe Ginisty, un patron d’une agence de relations publiques se plaignait récemment sur son blog de la «dictature des barons» sur Internet (1). «Plus ça va, disait-il, et plus un groupe de blogueurs que j’appelle des barons s’érigent en gardiens du temple auto-proclamés, distillant un venin pseudo-éthique à l’encontre de l’un ou l’autre des bloggers de la toile (…) Le succès des blogs contribue à faire émerger des petits chefs, comme si nous ne pouvions grandir sans nous soumette à la puissance verbeuse de quelques pères fouettards qui sont souvent d’ailleurs des gens qui n’ont pas réussi à être reconnus comme ils l’espéraient dans d’autres sphères.» Baron dit-il ? N'est-ce pas l’hôpital qui se moque de la charité, car en tant que patron d’une agence de relations publiques (RP) ne fait-il pas parti de «l'aristocratie médiatique» installée (2) ! N’y a-t-il pas dans ces mots le dépit (3) d’un pilier de «l’ancien régime» qui s’étonne de retrouver sur Internet de nombreux candidats au titre de «Barons». Avant c’était plus simple, il suffisait d'attendre bien au chaud dans son bureau, envoyer des communiqués de presse, convoquer les journalistes, une routine. Avec Internet tout change ...

 

On peut d'ailleurs s’interroger sur l’avenir des agences de relations publiques. Les «PR people», comme on les appelle, sont des sortes de «lobbies», dont le métier est d’obtenir le maximum de «couverture média» pour leur clients. Ces «intermédiaires» tirent avantage du manque de moyens accordés aux journalistes. Chargé de rédiger un article en un temps limité, il leur arrive souvent de reprendre un communiqué de presse sans en modifier une ligne. On notera qu’aux Etats Unis il y a plus de conseillés en communication, chargés de vendre l’image de leurs clients, que de journalistes (4). Aujourd’hui tout change, les journalistes et les consommateurs reprennent leur(s) liberté(s). Grâce à Internet, les journalistes n’attendent pas qu’on leur donne de l’information. Ils peuvent la chercher par eux même, rapidement et à moindre coût. Ce qui est vrai pour eux le devient aussi pour les consommateurs. Alors Internet, pourfendeur de tous les intermédiaires ? Non, la chose serait exagérée. Mais, par contre, oui, cet outil permettra de développer de nouvelles relations entre les hommes politiques et leurs électeurs, entre les entreprises et les consommateurs, avec pour nouveaux intermédiaires les bloggers, ces tiers de confiance.

 

Comment, dès lors, communiquer sur le web lorsqu’on est une entreprise ou un politique ? Michel Edouard Leclerc illustre bien les nouvelles tendances. En tenant un blog au nom de son entreprise et en répondant lui-même aux questions des internautes, il devient sa propre agence en communication. Cette évolution, nombreux sont déjà ceux qui l’ont perçue dans ces milieux. Au sein des instances communautaires, souvent montrées du doigt pour leur opacité et leur incapacité à dialoguer avec le public, Margot Wallström, la commissaire à la communication, a elle-même ouvert son propre blog, il y a près d’un an de cela. A côté d’elle, de nombreux élus européens, nationaux ou locaux se sont engouffrés dans la brèche. But affiché : nouer un dialogue, transmettre une information en direct, sans le filtre d’un professionnel de la communication. La chose peut bien évidemment surprendre de la part de personnalités jusque-là réfugiées dans leurs tours d’ivoire. Mais ceci s’explique en grande partie par la mutation à la fois inéluctable et saine, en terme de recherche d’information non dévoyée, qu’ont accentué les mensonges sur l’Irak, l’élection d’un marchand d’illusions en Italie, le scandale Enron et tant d'autres affaires qui ont durablement entamés la confiance au point de fragiliser l'édifice démocratique. Nos dirigeants seront-ils plus transparents pour autant ? Pas sûr. Mais ils ne sont qu’un maillon de la chaîne de la communauté des bloggers. En ouvrant un accès à cette dernière, ils autorisent le questionnement, le dialogue, la justification, et la multiplication des canaux de communication. N’en déplaise à certains, sur le web nous sommes donc tous des «Barons» ! Internet est un espace de liberté autorégulé. Que ceux qui ne l’ont pas compris continuent à utiliser les carrosses et les lettres de cachet (lettres cachetées?) ...

 

Laurent Bervas est entrepreneur dans le secteur des nouvelles technologies

 

(1) cela lui a d'ailleurs valu quelques "taillages de costards"
(2) on apprend sur son blog qu'il est cité dans le who’s who
(3) on entendrait presque Edouard Balladur carricaturé par les guignoles en une sorte de Louis XIVs’indignant « Mais qui sont ces gens » en découvrant le métro.
(4) Source Noam Chomsky : la fabrique de l’opinion publique.

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