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dimanche, 22 janvier 2006
DISSUASION NUCLEAIRE ET SOUVERAINETE EN EUROPE
Voici un titre quelque peu incongru. En apparence, il est vrai que les questions classiques de la dissuasion nucléaire qui baignaient l’environnement de la guerre froide ont été effacées par la complexité de la géopolitique mondiale et la prégnance des conflits asymétriques. Bon nombre de capitales européennes souhaitent minorer la dimension nucléaire de la défense et ne veulent pas en faire un principe moteur de l’édification de la sécurité de l’Union européenne. Le nucléaire en Europe reste bien et bien accroché aux fondements nationaux des Etats qui en sont les seuls possesseurs, à savoir la France et le Royaume-Uni. Le partage des missions, des vecteurs-lanceurs et des codes d’activation des charges n’ont aucune place dans les réflexions actuelles de l’UE tandis que les anciennes tentatives chiraquiennes de «dissuasion concertée» se sont heurtées assez vite aux spécificités sécuritaires des Etats dit neutres mais aussi des Etats les plus atlantistes ne voulant pas «lâcher la proie pour l’ombre». En d’autres termes, les Etats membres européens de l’OTAN ayant des responsabilités nucléaires – selon le système de la double clef autour des bombes thermonucléaires à charge variable B-61 – préfèrent toujours reposer la défense des intérêts vitaux de l’Alliance sur le discours nucléaire américain de l’OTAN plutôt que sur la dissuasion nucléaire de voisinage pourtant davantage crédible vu l’écheveau de solidarité politico-économique mais surtout le réel de la proximité géographique. Enfin, le contexte général du moment incite peu à des démonstrations doctrinales autour des principes de la dissuasion. Le discours médiatique et politique d’aujourd’hui s’articule plutôt essentiellement autour des questions de prolifération avec les exemples nord-coréens et surtout iraniens mais aussi sur les aspects stratégiques de l’autonomie de l’Union européenne, sans que ceux-ci soient conjugués avec le nucléaire.
Dès lors, la visibilité des facteurs nucléaires classiques français et britanniques reste des plus discret afin d’éviter toute délégitimation citoyenne ; nonobstant certaines postures symboliques et politiques de réassurance comme par exemple la visite-discours de Jacques Chirac à l’Ile Longue le 19 janvier dernier confirmant les inflexions présidentielles de juin 2001 ou la décision britannique à propos de la modernisation des Trident. Il y a bien chez les deux partenaires continuité par la confirmation des fondements de la stratégie codifiée de la dissuasion nucléaire et discontinuité par les effets des nouvelles menaces sur le choix des grands équipements et sur les subtiles inflexions de la doctrine. Plus précisément, si l’arme nucléaire reste une arme politique, à savoir de non emploi (l’usage du nucléaire renvoyant à l’échec de la dissuasion), jouant sur la notion de suffisance et de crédibilité et une capacité de frappe préservée en second ; elle a subi quelques réorientations majeures à la fin de la guerre froide comme la déconnexion entre la dissuasion et l’action classique et les réflexions discrètes sur la capacité de variation et de modularité des charges , tout comme celle de relocalisation rapide des cibles afin de tenir compte des menaces propres aux Etats proliférateurs et autres puissances régionales. Le «tous azimuts» français acquière vraiment ces lettres de noblesse tout comme l’estompement de l’anti-cités vers l’anti-forces, la décapitation et l’antivaleur (centres de gravité stratégiques de l’adversaire potentiel «non identifié officiellement») tandis que les deux Etats nucléaires européens s’engagent dans une capacité sous-marine apte à cibler la Chine depuis les atterrages européens.
La souveraineté nucléaire européenne est donc un non sujet ou un sujet tabou. Elle prendra du sens en fonction d’événements extérieurs non contrôlés par les Européens : retrait unilatéral américain de leurs bombes nucléaires à gravité B-61, agression ADM tactique visant des contingents d’intervention allié hors zone, menace nucléaire réelle d’un pays proliférateur. En d’autres termes, la question nucléaire européenne n’aura d’expression qu’en réaction à un événement grave, jamais en amont d’une possible crise conjoncturée préalablement. Reste la lecture européenne de la perception de la prolifération nucléaire. Sujet difficile car la dissuasion ne peut agir contre les menaces asymétriques (terrorisme sans véritable sanctuaire, conflits identitaires et religieux), contre la menace classique (qui peut être traitée par d’autres moyens non nucléaires) et les guerres hors zone. La dissuasion nucléaire ne peut non plus être une réponse contre les bombes sales (explosif classique libérant et dispersant des déchets radioactifs ou des matières radioactives issues d’instituts de recherche civils et d’hôpitaux comme le cobalt 60, le césium 137, l’iridium 192 ou le plutonium 239) qui sont dans le champ du terrorisme ! Pourtant, l’avenir de la dissuasion et la clarification du nucléaire en Europe doivent être mis en relation avec les différents dossiers sur la prolifération et de renoncement à la dissémination nucléaire. Or, cette dernière n’obéit pas à des règles précises. Il peut s’agir soit : d’une volonté de neutralisation-dissuasion régionale (Iran-Israël ; Pakistan-Inde), d’une volonté de disposer d’une arme davantage dissuasive que l’arme chimique qui, elle, n’avait pas empêché la coalition d’opérer dans le Golfe en 1991 (Irak), d’une volonté d’arracher des concessions à la communauté internationale tout en préservant son régime (Corée du Nord). Mais il peut tout aussi bien s’agir d’y renoncer pour ne pas risquer son régime (Libye), de jouer la neutralisation réciproque (Brésil-Argentine) ou de prendre acte des bouleversements géopolitiques (Afrique du Sud, Kazakhstan, Belarus, Ukraine).
Face à ces différentes lectures complexes, nous percevons combien sont utiles les renseignements et la connaissance des politiques internes des Etats. Utile également la clarification des débats autour de la miniaturisation et de la variation des charges militaires qui peuvent, subtilement, altérer les principes généraux de la dissuasion dès l’instant où le choix de puissance pourrait pousser à un éventuel emploi en premier pour un ciblage préemptif. Deux thématiques particulièrement délicates et qui restent souvent confidentielles. Le premier parce que le renseignement n’est possible que dans la discrétion (avec les avatars que l’on a connu autour de la non-présence d’ADM en Irak) et le second parce que sa trop forte visibilité engagerait les autorités politiques dans un débat public sur la légalité-légitimité du nucléaire, la question de la guerre préemptive-préventive, la relance du débat mort-né sur la notion de «fort au fou». Paradoxalement, alors que l’environnement international baigne dans les problèmes de la prolifération nucléaire, les conditions ne sont pas aujourd’hui réunies, ce pour des motifs politiques, géostratégiques et psychologiques, pour que les Européens débattent de la dissuasion nucléaire en Europe au sens étroit d’une clarification doctrinale commune, d’un partage des réflexions stratégiques, d’une intégration codifiée des apports nucléaires français et britanniques dans une Politique européenne de sécurité et de défense (PESD) qui enrichirait ses missions de Petersberg par une capacité de défense souveraine et majeure. En quelque sorte, une posture qui remplacerait l’apport dissuasif nucléaire américain en Europe par une dissuasion européenne politiquement concertée (sans aller jusqu’au modèle Otan de dispersion des bombes) ; les missions non-nucléaire hors zone étant plutôt négociées au cas par cas entre Américains et Européens, entre l’OTAN et l’Union européenne. Dans ce paysage à la fois bouleversé et étonnement passif, la posture nucléaire de suffisance française et britannique reste des « articles» nécessaires car ils conservent bel et bien les attributs incontournables d’une dissuasion commune par constat au profit des Européens dans le flou des intérêts vitaux élargis. Reste à déterminer comment se négociera politiquement la pérennité de la dissuasion dans le champ budgétaire pré-électoral. Tout un programme.
André Dumoulin est Attaché à l’Ecole royale militaire (Bruxelles), Maître de conférences dans les universités – texte également diffusé dans la lettre de l’IPSE
07:35 Publié dans ANDRE DUMOULIN, RELATIONS EXTERIEURES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Europe









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