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samedi, 28 janvier 2006

PROCHE-ORIENT: 'L'UNION EUROPEENNE SANS BOUSSOLE"

Le Hamas refuse de reconnaître Israël et de renoncer à la violence : Il veut même constituer une véritable armée. Parmi les inconnues : le rôle que peut jouer le Président Mahmoud. Réunion des Quatre lundi à Londres. Les Israéliens sous le choc : même leurs services de renseignements ont été pris de court… Surenchères dans l’euphorie de la victoire ? Discours enflammés à usage interne dans les luttes intestines qui divisent un Hamas peu préparé à exercer des fonctions gouvernementales ? Souci de plaire aux alliés (Hezbollah du Liban, frères musulmans, chiites iraniens) ? Durcissement de ton et intransigeance en raison des tensions et des affrontements qui suivent un scrutin calme à Gaza et à Naplouse ? Le ciel devient de plus en plus lourd au Proche-Orient. Et la terre devient un terrain de plus en plus glissant… «La terre se dérobe sous nos pas», confie un observateur européen en poste à Jérusalem. «L’équation comporte trop d’inconnues : chez les Palestiniens, chez les Israéliens, dans les autres pays arabes, aux Etats-Unis et chez nous…Que peut et surtout que doit faire l’Europe ? Je ne sais pas. Je ne sais plus. Nous ne sommes pas les seuls contributeurs, mais nous sommes les plus généreux jusqu’à présent. Nous voici devant une responsabilité historique». Et notre interlocuteur qui est tenu à l’anonymat par ses fonctions d’expert-consultant en géopolitique poursuit : «La réunion des Quatre à Londres lundi (USA, UE, Russie, Onu) risque de déboucher sur une position attentiste qui ne serait qu’un constat d’impuissance. Nous ne pouvons pas à la fois appeler à la démocratie et refuser le résultat des urnes et le chantage au financement à des limites. Pire : il peut encourager les éléments les plus extrémistes. Qui plus est, qui peut dire quel sera l’impact de ce sacre du Hamas sur les prochaines élections israéliennes ? Nous sommes sans boussole».

 

Eh oui ! En plus les enjeux ne sont pas qu’israélo-palestiniens. Les partis islamistes radicaux se sentent encouragés partout dans le monde arabe et au-delà. Le rêve de Bush d’un «Grand Moyen-Orient» pacifié et démocratique risque de tourner au cauchemar. Irak, Iran, Syrie, Liban, Péninsule arabique, Egypte… «Trop d’inconnues dans les équations», en effet. Et trop de situations explosives reliées entre elles. Dans l’immédiat, à Gaza et à Naplouse, ce sont les dirigeants les plus durs du Hamas qui se font entendre. Ismaïl Haniyeh, tête de liste du Hamas aux législatives, a rejeté les menaces de la communauté internationale qui envisage de suspendre son aide financière à l'Autorité palestinienne si son mouvement, voué à la destruction de l'Etat d'Israël, refuse de déposer les armes. «Cette aide ne peut être une épée sur la tête du peuple palestinien et ne fera l'objet d'aucun chantage contre lui, le Hamas ou la résistance», a-t-il déclaré dans un entretien accordé à Reuters dans la bande de Gaza. «Le Mouvement de la résistance islamique, a-t-il ajouté, reste déterminé à conserver ses armes et à résister à l'occupation israélienne».

 

Sami Abou Zahri., porte-parole du Hamas a déclaré à l’AFP : «Nous n'avons pas d'objection à établir un Etat palestinien dans les territoires occupés (par Israël) en 1967 (Cisjordanie et Gaza), mais nous n'allons pas reconnaître l'occupation du reste de la Palestine».

 

Le chef du bureau politique du mouvement islamiste Khaled Machaal,affirme être prêt à fusionner plusieurs factions armées «pour défendre le peuple contre toute agression». Le mouvement islamiste, a-t-il souligné, ne désarmera pas. «Tant que nous serons sous occupation, la résistance sera notre droit (...) légitime. Notre présence dans la législature renforcera la résistance», a-t-il ajouté, en précisant que les attentats contre des civils israéliens se poursuivraient tant qu’Israël continuerait à «viser des civils» palestiniens.

 

Autant dire que les appels lancés par Jacques Chirac et les dirigeants européens et que les menaces de Bush ne sont, pour l’heure, très entendues… «Si le Hamas rentre au gouvernement, ce qui maintenant paraît probable, nous allons devoir revoir tous les aspects de notre programme d'aide» aux Palestiniens, a déclaré devant la presse le porte-parole du département d'Etat Sean McCormack. «Notre politique est très claire: nos lois et notre politique sont que nous ne donnons pas d'argent aux organisations terroristes», a-t-il déclaré en chiffrant l'aide directe de Washington ces dernières années à l'Autorité palestinienne du modéré Mahmoud Abbas (50 millions de dollars en 2005), les programmes d'assistance humanitaire de l'agence américaine USAid (225 millions) et la participation des Etats-Unis au programme de l'Onu dans les Territoires palestiniens, l'UNRWA (88 millions).

 

Les Israéliens demandent évidemment à leurs alliés et amis de se montrer ferme face au Hamas. Le Premier ministre par intérim Ehud Olmert a averti qu'Israël refuserait toute négociation avec un pouvoir palestinien dominé par le Hamas, vu qu'il s'agit d'une «organisation terroriste armée qui prône la destruction» de l'Etat juif. Il a sommé l'Autorité palestinienne de «démanteler les organisations terroristes» et a appelé le monde à ne pas permettre à une «organisation terroriste de faire partie d'un pouvoir qui prétend bénéficier d'une légitimité internationale». Mais les israéliens sont bien conscients que d’une façon ou d’une autre ils devront composer avec leur ennemi. Vieux problème : «Si tu manges avec le diable, tu dois avoir une cuillère plus grande que la sienne»…

 

Grande inconnue immédiate : quel rôle peut encore jouer le président modéré de l'Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas. Ni le Hamas, par pragmatisme, ni Israël, ni la communauté internationale ne souhaitent voir Abbas céder aux appels des militants de base en colère, qui réclament sa démission. Mais il n’est pas «chaud» pour accepter la proposition du Hamas de former un gouvernement d’«union nationale». A chacun ses responsabilités : le Hamas a la majorité absolue. Le Fatah est dans l’opposition… Il annonce même une reprise des activités de ses groupes armés. Un signe qui ne trompe pas : une quarantaine d'activistes palestiniens armés du Fatah ont pénétré aujourd’hui dans l'enceinte du Conseil Législatif palestinien (CLP, Parlement) à Ramallah. Ces activistes font partie des Brigades des martyrs d'Al-Aqsa, l’un des groupes armés lié au Fatah de Mahmoud Abbas. Aux risques d’affrontements entre Israéliens et palestiniens s’ajoutent des risques de guerre civile entre Palestiniens. Risque de chaos et déchaînements passionnels : c’est le type de situation où les «modérés» et les réalistes sont vite laminés…Mahmoud Abbas le sait. Le «seul interlocuteur crédible» des Israéliens, des Américains et des Européen a-t-il une vocation de martyr ?

 

Un espoir tout de même : Au pouvoir, le Hamas a «une obligation de résultats envers les Palestiniens»…. A commencer par l’amélioration de leur vie quotidienne. La défaite du Fatah n’a-t-elle pas d’abord été une sanction de la gestion de la Haute Autorité, des pratiques de corruption et des incapacités d’utiliser «pour tous» les aides internationales ? Comment le Hamas fera-t-il si la communauté internationale suspend son aide et si Israël décide d'interrompre le reversement des taxes collectées sur les produits importés dans les Territoires? L’Autorité palestinienne est déjà dans une situation de banqueroute. Et si l’économie palestinienne est dans un état désastreux, c’est en raison des ravages provoqués par la deuxième Intifada. Les économistes du Hamas (qui ont fait très peu entendre leur voix, s’ils en ont une) sauront-ils influencer les idéologues et les politiques de leur organisation ? Seule la paix peut ramener la prospérité dans cette région qui ne manque pas ressources et chez ces Palestiniens qui sont riches de qualités intellectuelles et manuelles. Trop de générations n’ont-elles pas été sacrifiées ? Dans les «territoires», certes, mais aussi dans les «camps» que les régimes arabes les plus «pro-palestiniens» dans les discours se sont bien gardés d’améliorer. L'Autorité palestinienne dépend aussi d'Israël pour son approvisionnement en eau et en électricité, pour l'accès aux soins médicaux de qualité. Cela compte, même si personne n’a intérêt à «prendre le peuple palestinien en otage ou à le punir pour ses choix électoraux», comme on le souligne à Washington et dans les capitales européennes. Mais qui peut aider à vivre celui qui proclame vouloir votre mort ? Dilemme terrible. Surtout quand la plupart des têtes pensantes de l’ennemi sont chez d’autres ennemis, à Téhéran et à Damas, notamment. Selon un sondage publié hier, mais réalisé avant le résultat des élections qui a surpris tout le monde, y compris les services de renseignements, pourtant si réputés, l’opinion israélienne est divisée sur les contacts à avoir ou non avec le Hamas : 48% des Israéliens sont pour le maintien de contacts avec une Autorité palestinienne à laquelle le Hamas participerait, contre 43%. Un clivage qui dépasse les divisions politiques. Et qui s’explique logiquement.

 

Pour sortir de ces impasses et résoudre ces «équations à trop d’inconnues», que faire ? Remettre à plat le dossier du processus de paix. Il faut, contrairement au processus d’Oslo, s’attaquer aux problèmes de fond d’abord, à commencer par le plus chargé de passions : le statut de Jérusalem, qui doit respecter son caractère trois fois saint. Voilà des années que nous avions proposé que cette ville bénéficie d’un statut international, abrite le siège des Nations Unies et devienne un symbole de paix. Cette paix ne peut être que globale. Et générale. La démocratie ? Oui. Dans la mesure où le mot ne traduit pas qu’un mode de sélection des «élites» par l’arithmétique des suffrages mais recouvre un système de valeurs qui prennent du sens par le droit et l’Etat de droit. Et par le respect institué. Respect de soi et des autres. Un marché commun régional ? Evidemment. Sadate, dans un discours devant le parlement européen, avait mis en relief le «leçon d’Europe» que constitue la réconciliation franco-allemande et ce qu’elle a pu entraîner. Il faut de l’imagination et du courage… Après tout cette Terre trois fois sainte est aussi la Terre des miracles. Il ne faut pas y croire : il faut les faire. Comme disait Bernanos : «Les seules mains de Dieu, ce sont les nôtres»…

 

Daniel Riot est journaliste

Commentaires

Bonjour,

J'ai lu cet article avec un grand intérêt, car d'une analyse objective et sans parti pris. Je lis également avec plaisir vos articles sur AgoraVOX.

C'est pour moi une découverte de voir qu'il y au niveau de la communauté européenne des personnes de bon sens, je n'y étais pas habitué.

Merci.

Ecrit par : Sam | samedi, 28 janvier 2006

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