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mardi, 21 février 2006

QUE VEULENT VRAIMENT LES IRANIENS?

Que veulent vraiment les dirigeants iraniens ? Et surtout que peuvent-ils ? Cette double question en soulève une autre : qui gouverne vraiment à Téhéran ? Ces questions deviennent obsédantes pour les diplomates européens confrontés à des signaux antagonistes, à des informations contradictoires… Une seule certitude : les rois de la Perse d’aujourd’hui sont passés maîtres dans l’art de la douche écossaise. Du chaud, brûlant, et du froid, glacial. En tout, sur tout et pour tout ou presque. Un double langage, ou deux langages différents ? Une stratégie «tendue et détendue» avec «avancées et reculées». Sourires et grimaces. Carottes et bâtons. Et des contradictions trop flagrantes, trop apparentes pour ne pas être calculées ou … subies. Mystères à Téhéran ! Ces dernières heures, quelques signes contradictoires parmi d’autres :

 

Sur le nucléaire, tout d’abord : Des discours de fermeté, voire d’agressivité, à Téhéran où l’on affirme que les recherches sur l’enrichissement de l’uranium ont été reprises, en dépit des «injonctions internationales». «C’est un droit que personne ne peut nous contester». Mais, dans le même temps, des gestes de bonne volonté, d’ouverture et de dialogue, sont faits à Moscou et à Bruxelles. A Moscou, les négociations russo-iraniennes sur le nucléaires ont été «positives» : les deux jours de négociations seront poursuivis à Téhéran par d’autres pourparlers…. L’offre russe, soutenue par les Américains et les Européens, de permettre à l’Iran de développer, en Russie, une énergie nucléaire exclusivement «pacifique» donc «civile» n’est donc pas rejetée… Espoirs ? Pas sûr…. «Je ferais preuve de prudence avant d'employer les termes de rupture ou d’échec tant que les discussions ne seront pas terminées», conseille le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, cité par Interfax, et devenu expert dans l’art de la litote. Le dialogue continue. C’est l’essentiel. A Bruxelles, le chef de la diplomatie iranienne, Manuchehr Motaki, a eu des contacts au plus haut niveau, à la Commission, au Parlement européen, à Bruxelles, et avec Javier Solana, le Haut représentant de l'Union européenne pour la politique étrangère et de sécurité (PESC). Cette visite peu médiatisée est importante par le seul fait qu’elle a eu lieu. D’autant plus qu’au-delà du dossier nucléaire, les Européens ont pu développer les arguments sur leurs positions au Proche-orient (Liban, Syrie, discussions israélo-palestiniennes), sur la lutte contre les terrorismes, sur les droits de l’homme en Iran, sur le non-respect des biens et des personnes de l’Union européenne en Iran à la suite de «l’affaire des caricatures».

 

Sur Israël ensuite : Un groupe iranien créé fin 2004, Esteshadioun (Candidats au martyr), vient de relancer une campagne de recrutement de volontaires à l'attentat-suicide en cas d'attaque militaire contre la République islamique. De la part d’Israël ou des Américains. Le président de la République islamique, Mahmoud Ahmadinejad, multiplie les déclarations anti-sionistes, antisémites, anti-américaines et anti-européennes : l'Holocauste est un «mythe», la «destruction d’Israël» est un «but», l’Europe devrait «offrir» un territoire pour un «Etat juif» ; les Britanniques sont à l'origine des troubles qui secouent, depuis l'été 2005, la province iranienne du Khouzistan, limitrophe du sud de l'Irak. Il affiche un soutien «complet» au Hamas et raille en permanence le « projet» américain de démocratisation du Proche-Orient qui a abouti, selon lui, au résultat contraire à celui escompté en ouvrant aux mouvements islamistes le champ politique (ce qui n’est pas faux). Mais dans le même temps, les spécialistes des affaires iraniennes remarquent que l’anti-sionisme officiel ne se traduit par aucune agressivité contre les juifs iraniens : «La négation de l'Holocauste, n'est pas un acte antisémite proprement dit - les juifs iraniens ne sont pas attaqués et les lieux sacrés du judaïsme, telles les tombes de Daniel et d'Esther, ne sont pas profanés - mais un acte calculé, comme l'est l'hostilité aux Etats-Unis et à Israël. Il vise à rallier l'opinion arabe et musulmane à la cause du régime», remarque ainsi M. Jahanbegloo, un politologue iranien, cité par Le Monde.

 

De cette remarque, dont la pertinence est confirmée par d’autres spécialistes des questions iraniennes, une leçon majeure : les gesticulations iraniennes sont d’abord à usage interne. En fait, les autorités iraniennes utilisent «l’ennemi extérieur» comme ciment de l’unité intérieure : classique… Le problème, pour le régime, c’est de savoir jusqu’où il peut ne pas aller…. Bien des dénonciations «d’ingérences extérieures» relèvent d’une «parano» soigneusement calculée et cultivée, mais les Iraniens ont un sens aigu des rapports de forces. Ils savent qu’ils ne sont pas à l’abri d’une attaque-éclair unilatérale d’Israël ou des Etats-Unis.

 

Ainsi, le politologue russe Mikhaïl Deliaguine estime «probable» une frappe aérienne américaine contre les sites nucléaires en Iran. Cité par l’agence russe RIA-Novosti dans une information publiée le 14 février, le président de l’Institut des problèmes de la mondialisation constate que «ces derniers jours, les Etats-Unis éprouvent un besoin croissant de mener une guerre contre l’Iran», et compare la situation actuelle à celle de 1999, à la veille des bombardements par l’Otan en Yougoslavie, et à celle de 2003, à la veille de l’occupation de l’Irak par les troupes de la «coalition». Il n’est pas le seul à raisonner ainsi. Israël, de son coté, a évidemment des plans d’action pour neutraliser l’effet de nuisance de l’Iran sur trois plans : l’arme nucléaire, bien sûr ; le soutien au «terrorisme», surtout si le Hamas au pouvoir ne modifie ni ses buts ni ses méthodes et est soutenu par l’Iran ; et les alliances douteuses, entre Téhéran et Damas qui, notamment à travers le Liban, visent Israël…. Au début de l’année, la presse britannique avait fait état de manœuvres réalisées par les forces aériennes d’Israël et ses marines de guerre simulant une intervention sur les implantations nucléaires souterraines en Iran, dans le style de l’action menée en juin 1981 contre le réacteur Tammuz, d’Osirak, en Irak. C’est un secret de Polichinelle : Les Iraniens ne l’ignorent pas. Tout le problème, pour eux, est de déterminer les lignes rouges à ne pas franchir en poursuivant un double but : diaboliser «l’ennemi» (l’Occidental, en général) pour cimenter l’unité intérieure ; susciter des divergences entre la Russie, la Chine, l'Union européenne et les Etats-Unis. Le problème, pour les Européens, est d’adopter une attitude commune avec un double objectif : neutraliser les dangers que représentent les Iraniens pour la paix mondiale et tenter de réintégrer l’Iran dans une communauté internationale qui n’a aucun intérêt à être en conflit avec les héritiers d’une civilisation fantastique. Mais aujourd’hui, comme jadis, «comment peut-on être persan ?» Vieille question, pour eux et pour les autres, donc pour nous…

 

Daniel Riot est journaliste

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