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vendredi, 03 mars 2006

EUROPE : CHRONIQUE D’UN DECLIN ANNONCE

Démographie, immigration, intégration. C’est toujours un spectacle édifiant de voir les dirigeants européens - maîtres dans l’art du démenti, du camouflage et de la mise sous tapis des dossiers délicats - lorsqu’ils se retrouvent le dos au mur. Tel était le cas lors des émeutes en France, notamment face aux avertissements plutôt vigoureux traduisant les tensions internes des sociétés européennes. Or cet avertissement n’était ni le dernier ni le plus vigoureux. Pour l’instant. Car bien évidemment, ce n’est pas en automne dernier qu’est apparu le casse-tête relatif aux indicateurs démographiques dégringolants et aux effets bienfaisants ou néfastes que leur apportera l’immigration en masse. Et l’on ne s’en débarrassera pas non plus aussi facilement que des carcasses de voitures. La question est posée et elle restera avec nous sous forme d’une pression interne et externe de plus en plus puissante, et avec des conséquences internes et externes de plus en plus marquantes.

 

L’impasse du politiquement correct

Le nœud gordien, qui se trouve au cœur du problème, est constitué de l’enchevêtrement de trois fils : les points d’interrogation et d’exclamations liés à la baisse du nombre des Européens ; à la méthode de son rehaussement par l’extérieur ;  et à la gestion d’une population ainsi constituée. Par conséquent, toute réponse digne de ce nom doit se penser en trois directions majeures. Politique démographique, politique d’immigration et politique d’intégration. Au lieu de quoi nous n’avons droit, la plupart du temps, qu’à une politique de l’autruche dissimulée derrière le mot d’ordre du «politiquement correct». Où même le fait de poser les questions est souvent taxé de xénophobie. Pourtant, en raison de son impact sur la souveraineté étatique, le triple processus évoqué ci-dessus représente, au-delà les tensions socio-économiques et la poussée des extrémismes, un défi géopolitique. En plus, il manque les informations de base nécessaires à une quelconque action intelligente. Avec de longs siècles de guerres de religions et de déportations massives dans son placard, l’Europe préfère ne pas trop faire un inventaire suivi de ses habitants. Le bureau européen des statistiques ne possède pratiquement pas de données sur l’origine des immigrés, et en ce qui concerne le pourcentage des minorités musulmanes, les chiffres les plus divers sont en circulation au sujet de l’UE dans son ensemble et de ses Etats-membres en particulier. Il est vrai, évidemment, que dresser de tels catalogues peut avoir des connotations extrêmement délicates. Mais il est tout aussi vrai que la connaissance en soi ne détermine nullement telle ou telle option politique. Par contre, sans elle, les décideurs ne peuvent que tâtonner à l’aveuglette.

 

Par exemple, en s’attachant à des stéréotypes comme quoi l’immigration serait le remède aux problèmes démographiques d’une Europe à population déclinante et vieillissante. Ce qui est, sous cette forme, un travestissement assez grossier.  Comme Christopher Patten, ancien commissaire aux relations extérieures de l’UE avait expliqué dans son dernier livre : «Nous devons encourager l’immigration pour satisfaire certains besoins ciblés du marché du travail, mais nous ne devrions pas nous raconter des histoires, en disant que l’immigration résoudra nos problèmes démographiques. Le nombre d’immigrés susceptible d’améliorer de façon sensible le taux de dépendance des personnes âgées est si élevé qu’il serait simplement ingérable du point de vue politique, environnemental, social et économique». Le démographe Jean-Claude Chesnais auditionné devant l’Académie française a même renchéri en observant : seule l’importation en masse de bébés serait à même d’apporter un réel changement. D’après lui : «Le déficit se manifeste par le creusement de la base de la pyramide des âges ; c’est par le comblement de ce creux qu’il se répare. Il n’existe donc pas d’autres solutions que le relèvement de la natalité, sauf à supposer le recours massif à une importation de nouveau-nés et jeunes adoptés, qui ne tardera pas à être dénoncée, à juste titre, comme une nouvelle traite.»

 

Tendances

Les risques liés à la baisse de notre population européenne sont on ne peut plus clairs. Les habitants de l’Union à Vingt-cinq représentaient 1/8e du monde en 1960, mais ne représenteront que 1/20e en 2025. Avec son taux de natalité de 1,4 (c’est-à-dire une moyenne de 1,4 enfants pour chaque Européenne au lieu des 2,1 nécessaire au renouvellement des générations), l’UE se retrouve en queue de peloton. D’emblée, ce recul drastique des naissances donne une image plutôt négative en ce qui concerne notre ouverture vers l’avenir et notre dynamisme. Le «vieillissement» qui en résulte y ajoute une série de problèmes éminemment concrets. Et ceci, sous très peu. Selon les estimations de la Commission bruxelloise, d’ici le milieu des années 2010, le nombre des personnes de plus de 65 ans augmentera de 22%, celui des plus de 80 ans de presque 50%. En 2050, un tiers des habitants de l’Europe seront âgés de plus de 60 ans. Bien que ce soit une formidable occasion pour remettre enfin à sa place le culte de la jeunesse qui envahit nos sociétés de consommation, et redécouvrir les atouts de l’âge, un vieillissement aussi soudain constitue néanmoins un défi énorme. Car il met sous une pression presque ingérable à la fois nos systèmes sociaux (avant tout ceux de la santé et des retraites) et nos capacités économiques.

 

Au surcroît, le véritable poids de ce déclin-vieillissement européen ne se révèle qu’en le comparant aux phénomènes qui ont lieu dans notre voisinage. En 1950, la population du territoire actuel de l’UE était de 350 millions, tandis que son arc musulman proche (Afrique du Nord et Asie de l’Ouest) comptait 163 millions. Soit 2,2 fois moins. Pendant le demi-siècle qui suivit, la population de l’Europe avait augmenté de 100 millions, tandis que celle de ses voisins de 220 millions. D’après les prévisions, de 2000 à 2050 l’Union d’aujourd’hui perdra 50 millions de personnes, cependant que son pourtour arabo-musulman enregistrera un gain de 700 millions. La population de celui-ci deviendra ainsi trois fois supérieure de celle de l’UE. La Ligue Arabe prévoit, en plus, que le nombre de ses quelques 15 millions de jeunes chômeurs d’aujourd’hui atteindra 50 millions déjà à l’horizon de 2015. Sur cette toile de fond, il n’est pas particulièrement difficile de deviner qu’il s’agit de mouvements structurels puissants, face auxquels tout projet de forteresse européenne n’est que chimère.  Mais les tendances ne signifient pas forcément une fatalité. Car une action politique intelligente pourrait, dans une certaine mesure, les maîtriser. Pourvu que nous n’essayons pas, derrière nos slogans « multiculturalistes», de coller le label «solution» à la capitulation.

 

Modèles

Le plus frappant au sujet des émeutes en France, c’était leur caractère paradoxal ; et au sujet des commentaires leur aveuglement, que ce soit par intention ou par ignorance. Primo, en raison des spectaculaires incendies de voiture, le grand public a commencé à lamenter sur un phénomène par ailleurs général en l’associant justement au pays lequel poursuit avec encore le plus de détermination le seul chemin viable. Secundo, ce n’est surtout pas le modèle français d’intégration qui fut remis en cause par les événements de l’automne dernier, mais les tentatives pour le diluer. Au centre du modèle gaulois, connu sous l’étiquette «républicaine», on trouve le concept de la nation politique, et l’individu considéré et traité avant tout comme citoyen. L’appartenance ethnique, religieuse etc. est l’affaire privée de chacun, et en cette qualité, mérite le respect. Mais la responsabilité de l’Etat, c’est de protéger le citoyen face aux pressions venues de groupes divers, en d’autres mots garantir l’égalité des chances. Comme l’avait formulé Henri Lacordaire, le penseur catholique libéral du 19e siècle : «Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit.»

 

Néanmoins, cette approche assimilatrice, avec son accent sur la mixité au lieu de la fragmentation, fut loin d’être mise en œuvre de façon cohérente et systématique. Que ce soit dans le domaine de l’aménagement urbain, de l’éducation ou de l’emploi, depuis les années 1970 l’élite française a progressivement laissé affaiblir la logique républicaine. Séduits par le chant de sirène du «multiculturalisme» et/ou dirigés vers la moindre résistance par opportunisme politique, ils ont laissé les immigrés se concentrer dans des enclaves urbaines. Or le saut quantitatif et le changement dans la provenance de l’immigration, loin de remettre en question la pertinence du modèle républicain, ont rendu sa mise en œuvre plus urgente que jamais. Dorénavant vitale. Comme en témoignent les enquêtes, la majorité des Français d’origine étrangère pensent (pour le moment encore) que le modèle d’intégration classique pêche non pas par excès, mais par insuffisance. Le grand Mufti de Marseille a lui-même remarqué : on a besoin de «cohabitation active, non pas seulement la juxtaposition de communautés fermées».

 

Cerise sur le gâteau : la confirmation de la pertinence du modèle d’intégration à la française nous vient de cette Amérique tant idolâtrée comme «contre-modèle». Qui plus est, de la plume de ce même Samuel P. Huntington dont la théorie sur le choc des civilisations est considérée comme l’antithèse de la vision française du monde. Or dans son dernier livre, il met en garde : à la différence des immigrés précédents, les Mexicains et d’autres latino-américains ne se sont pas assimilés dans ce qui constitue le courant principal de la culture américaine, mais avaient plutôt établi des enclaves politiques et linguistiques. A la suite de ce «défi hispanique» le pays pourrait très bien finir par se scinder en deux peuples, deux cultures, deux langues. Le pendant d’outre-atlantique des scénarios d’Eurabie est donc, dans une certaine mesure, Amexica. Aussi ne devrait-on pas oublier l’opinion publique. Déjà en 2002, un rapport de l’Office International de la Migration avait noté que sur notre continent «le sentiment général est que la pression de l’immigration est devenu insupportable». Pour éviter que nos sociétés n’implosent sous ce poids, il faut une seule chose, mais ceci de toute urgence : faire la politique. D’abord pour freiner le déclin démographique. Force est de constater que les Français constituent dans ce domaine (aussi) une exception rafraîchissante.  Grâce à leur politique traditionnelle de soutien à la famille, ils affichent un taux de natalité de 1,94%, ce qui les place – en compagnie de l’Irlande catholique – à la tête de l’UE. Les Gauloises peuvent, en même temps, se prévaloir du taux d’emploi féminin le plus élevé, en nous offrant la preuve éclatante que les deux ne sont pas exclusifs l’un de l’autre. Si l’Etat le permettait, les familles auraient plus d’enfants. Car le désir d’avoir des rejetons, lui, n’a rien changé au cours des décennies : d’après les sondages, la moyenne européenne du nombre souhaité d’enfants reste constant au niveau des 2,1. Deuxièmement, on aurait également besoin de plus de politique sur le plan de l’immigration. En partie sous forme de programmes ciblés de développement et de coopération avec les pays d’origine. Et en partie sur nos propres frontières, en maintenant le processus d’immigration à un niveau socialement, politiquement, économiquement»digérable». La halte à l’immigration illégale et la régulation plus stricte et plus harmonisée de l’immigration légale ne sont qu’un côté de la médaille. En même temps, il serait indispensable que, dans le tourbillon d’une européanisation amorphe et du rouleau compresseur de la globalisation, les nations d’accueil préservent leurs propres identités. En d’autres termes : que nous ayons à quoi intégrer ceux qui viennent nous rejoindre.

 

Finalement, c’est justement sur le plan de cette intégration que nous avons absolument besoin d’une politique responsable. Certes, sur le court terme il est plus confortable – et plus rentable du point de vue électoral – de dire : que chacun reste avec ses semblables. Qu’ils construisent, derrière les sornettes «multiculturalistes», leurs communautés isolées les unes des autres. Mais pour autant, ce chemin mène à la fragmentation de la société, à l’apparition de communautés qui n’obéissent qu’à leurs propres lois. Avec le phénomène de l’Etat dans l’Etat, c’est l’indivisibilité de notre ordre constitutionnel qui est remise en cause, et avec la concurrence des loyautés, c’est la cohésion de notre société qui risque d’éclater. Comme on a pu le constater au match de football à Los Angeles en 1998 entre le Mexique et les Etats-Unis, où les citoyens américains hispanophones ont sifflé massivement l’hymne national américain et insulté les joueurs. Ou encore au match France-Algérie en 2001 au Stade de France, où La Marseillaise et les Bleus ont été sifflés par le public avec une telle véhémence, qu’après la rencontre le joueur français (de couleur) Thierry Henri a observé non sans sarcasme que cela faisait du bien de gagner un match à l’extérieur. Depuis lors, la France essaie de renouer avec sa propre logique. Elle a prohibé tout signe religieux ostentatoire dans les écoles avec la loi dite «sur le voile», et l’apprentissage de l’hymne national fut rendu obligatoire. Bien entendu, ce ne sont que des gestes, mais des gestes censés faciliter l’intégration sur base de citoyenneté, donc traduisant une approche d’une importance cruciale. Ce qui, pourvu qu’elle soit accompagnée des politiques correspondantes et d’une détermination sans faille, pourrait avoir une chance de maîtriser à long terme les défis qui attendent l'Europe. Dans le cas contraire, ce sont les propos de l’excellent historien britannique, Arnold J. Toynbee, qui se confirmeront : «Les civilisations se suicident, elles ne sont pas assassinées.»

 

Hajnalka Vincze est analyste en politique de sécurité, spécialisée dans les affaires européennes et transatlantiques

Commentaires

Foisonnant, cohérent, pertinent et distancié, fort bien écrit, qu'on aimerait trouver dans un grand quotidien national ou une revue hebdomadaire ou mensuelle, intellectuelle ou plus grand public...
"Eminemment" politique et pas nécessairement politiquement correct... avec le tact en plus...
Merci de l'avoir mis dans Agoravox même si le résultat en terme de débat est plus que mitigé... (hum)...
Bien d'accord sur les questions soulevées et les analyses...
Quant aux réponses... sont elles "républicaines" comme vous le suggérez? ou plus simplement peut être dans l'intérêt sincère porté à "l'autre" et sa prise en compte dans sa différence, cette fois pas seulement politique...
Cordialement
Marc P

Ecrit par : Marc P | samedi, 04 mars 2006

Vous parlez d'un ressèrement des politiques d'immigration. Je doute que ça soit la solution. Au contraire, il serait préférable de garder l'approche libérale qui existe sur papier dans la plupart des pays membres de l'Union et en venir à un point où le libéralisme existe également dans le concret. En fait, il faudra deux actions précises:

Primo, l'harmonisation des politiques, allant dans le sens d'une réelle immigration européenne, basée sur une participation économique et sur une présence n'importe où sur le territoire européen et non plus uniquement dans un seul pays membre. Au bas mot: éliminer l'aspect pénalisant des déplacements de la main d'oeuvre étrangère entre les pays membres, en accordant des permis de travail et résidence applicables à l'ensemble du territoire et non plus seulement à un seul pays membre à la fois, de manière à garantir l'accès à la naturalisation et ce peu importe où le boulot nous mène au fil des années.

Deuxio, et c'est un préalable au premier point, en venir à une réelle citoyenneté européenne, dont les demandes de naturalisation seront traitées globalement pour l'ensemble du territoire, de manière à réellement permettre cette naturalisation au niveau européen et non local. Cette condition est nécéssaire, du point de vue où l'Union européenne exige des pays extérieurs que l'on traite avec elle comme un guichet unique, tout en ayant l'absurde d'elle-même traiter avec les ressortissants exérieurs à l'emporte-pièce, un seul état membre à la fois, ce qui mine totalement la crédibilité de l'Union d'un point de vue extérieur. Hors, la crédibilité est déjà quasiment nulle quand on voit le double standard avec lequel l'Europe des 15 traite les nouveaux états membres (pourtant censés être des partenaires à part entière) comme des citoyens de seconde classe, en empêchant leur accession à la zone de Schengen.

Bref, il faudra en venir à être conséquent dans ses actions, en harmonisant la réalité avec les discours sur les bienfaits de l'immigration.

Ecrit par : Martin-Éric | samedi, 04 mars 2006

Marc P, merci beaucoup de vos remarques.
Merci également de faire part de vos interrogations. Pour ma part, les deux types de réponse sont complémentaires – mais c’est aux politiques que revient la responsabilité de fixer les règles du jeu. Sans aucune concession sur les principes « républicains », et en gardant à l’esprit que ceux-ci, pour être crédibles et fonctionner, doivent véritablement être mis en œuvre, là aussi sans concessions (ce qui implique également sanctions ultrasévères pour les délits de discrimination, désenclavement des cités, laïcité respectée, mixité etc.). Si les principes républicains étaient appliqués avec fermeté, les mentalités évolueraient avec. Même si cela prend du temps. Et même s’il faut traverser une période de « convulsions » (du fait qu’une telle application rigoureuse apparaîtrait aujourd’hui comme une rupture par rapport à la tendance au laxisme qui a conduit à la situation actuelle). Les réactions seraient d’autant plus vives qu’un tel modèle républicain est l’ennemi numéro un des extrémismes de tous bords, puisqu’il offre une réelle alternative, équitable et digne pour tout le monde.

Martin-Éric, merci de vos observations. En théorie je suis tout à fait d’accord avec vous en ce qui concerne la désirabilité, voire la nécessité d’une harmonisation européenne en matière d’immigration. Néanmoins, ceci ne doit pas se faire par un alignement par le bas, en suivant les pratiques les plus laxistes. Il est donc préférable d’attendre qu’une prise de conscience des enjeux se généralise au niveau des 25. D’autant que les Etats membres sont diversement exposés aux défis : ce serait inacceptable pour les citoyens (en plus d’être suicidaire pour les Etats) les plus concernés d’adopter les vues et les règles de ceux qui se sentent les moins touchés ou qui se bercent encore d’illusions sur le plan de leur capacité d’absorption.

Ecrit par : Hajnalka Vincze | dimanche, 05 mars 2006

100% d'accord avec Martin-Eric :)
> Il est donc préférable d’attendre qu’une prise de conscience des enjeux
> se généralise au niveau des 25.

Ma très chère Hajnalka, à part "attendre" que le bateau coule ou que de vieux croutons prênnent conscience que leur fin est proche, ne serait t'il pas temps d'AGIR ? Si le TCE est une belle endormie est tu intéressée pour l'aider à se réveiller ?

http://www.blogwaves.com/2006/02/europe_20_la_be.html

A bientôt :)

Ecrit par : ~laurent | dimanche, 05 mars 2006

Il serait utile de relire le manuel d'instruction de la démocratie. Pour résumer: le pouvoir est aux citoyens et non aux politiques. Que les politiques refusent d'obtempérer face aux désirs de la population qui les a élu cache un tout autre problème qui explique d'ailleurs le désengagement du simple citoyen face à la vie publique.

Pour ce qui est d'éviter de niveler par le bas, je suis tout à fait d'accord. Ceci dit, niveler par le haut pour faire de l'Union européenne un nouveau Rideau de fer serait tout aussi inacceptable. De toute manière, attendre et laisser la situation s'envenimer n'est pas une solution.

La prise de conscience doit être activée et stimulée sans relâche. Il faut agir et dès maintenant.

Discutons, trouvons les solution et ne perdons pas de temps à les appliquer, quitte à le faire sans les politiques si ceux-ci préfèrent tourner en rond plutôt que d'entériner les choix qui s'imposent.

Ecrit par : Martin-Éric | dimanche, 05 mars 2006

Laurent, le bout de phrase « il est préférable d’attendre » se référait à ce qu’« il est préférable d’attendre » cette prise de conscience à 25 avant de se lancer dans une harmonisation au niveau européen. Ceci n’implique aucunement un attentisme stérile, et n’exclut point l’action, au contraire. Action au niveau national évidemment (par défaut), mais surtout collectivement, dans le cercle plus restreint des Etats membres les plus conscients des enjeux à long terme (projets d’avant-garde).
Martin-Éric, pour moi, la vision à long terme est d’emblée incompatible avec une mentalité de « forteresse », ne serait-ce que pour des raisons démographiques évidentes. Il ne s’agit donc pas de s’enfermer dans une tour d’ivoire provisoire, laquelle s’écroulerait de toute façon. Il s’agit simplement de « garder le contrôle », de maîtriser les processus, et pour les maîtriser, il faut des politiques. Car c’est (ce serait) justement le travail des politiques. Aux citoyens de l’exiger de la part de leurs élus. Mais à eux aussi d'en accepter les sacrifices (p.ex. en matière de dépenses aux programmes de co-développment).

Ecrit par : Hajnalka Vincze | dimanche, 05 mars 2006

Non. Les politiques ne maîtrisent justement rien, raison pour laquelle la tour s'écroule. Il est donc inutile de compter sur eux ou même de les garder dans le coup, puisque les exigences du peuple sont de toute manière déjà passées outres. L'idée même de contrôler quoi que ce soit est également ce qu a donné lieu aux tours d'ivoire, donc inutile de chercher le contrôle; ça serait de tomber dans le paneau de reproduire sous un autre nom quelquechose qui ne marche déjà plus. Et comme je l'ai dit, inutile d'attendre une prise de consience à 25 qui ne viendra pas. Il faut agir et dès maintenant; conscientiser activement et sans relâche; mettre en place les assises de la démocratie 2.0 indépendament d'un système qui fait un effort colossal pour nous ignorer.

Ecrit par : Martin-Éric | dimanche, 05 mars 2006

> Martin-Eric
100 % dac. Il faut simplement trouver une "alumette" pour allumer le feu, une manière de fédérer ...

On se retrouve de toute façon à casa pour en recauser (un bel endroit pour tenir ces assises) ?

Ecrit par : ~laurent | dimanche, 05 mars 2006

Merci pour la clarté de vue et d'exposition.Je joins un article de De Defensa.org sur un sujet homologue.

L’“American Dream” a un problème à son immigration

27 mars 2006

Les manifestations des immigrants illégaux aux USA organisées hier, dans plusieurs villes américaines, ont eu une ampleur complètement inattendue. Le problème de l’immigration illégale aux USA (12 millions de personnes essentiellement d’origine mexicaine) est ainsi rendu fortement plus sensible et plus urgent alors qu’une législation anti-immigration draconienne, - avec érection d’un mur sur la frontière mexicaine, à l’image (fâcheuse) du mur israélo-palestinien, - est en cours d’élaboration et débattue au Congrès.

Voici le compte-rendu de CNN.News sur cette grande surprise populaire et politique : « They surprised the police, and maybe themselves, their T-shirts turning block after block of downtown Los Angeles streets white in a demonstration so massive that few causes in recent U.S. history have matched it.

» Police said more than 500,000 people marched Saturday to protest a proposed federal crackdown on illegal immigration. Wearing white as a sign of peace, and waving flags from the U.S., Mexico, Guatemala and other countries, they came to show that illegal immigrants already are part of the American fabric, and want the chance to be legal, law-abiding citizens. Police used helicopters to come up with the crowd estimate. “I've been on the force 38 years and I've never seen a rally this big,” said Cmdr. Louis Gray Jr., incident commander for the rally.

» In Denver, Colorado, more than 50,000 people protested downtown Saturday, according to police who had expected only a few thousand. Phoenix was similarly surprised Friday when an estimated 20,000 people gathered for one of the biggest demonstrations in city history, and more than 10,000 marched in Milwaukee on Thursday.

» The demonstrators oppose legislation passed by the U.S. House that would make it a felony to be in the U.S. illegally. It also would impose new penalties on employers who hire illegal immigrants, require churches to check the legal status of parishioners before helping them and erect fences along one-third of the U.S.-Mexican border. “I think it's just inhumane,” said Elger Aloy of Riverside, a 26-year-old premed student who was pushing his 8-month-old son in a stroller at the Los Angeles march. “Everybody deserves the right to a better life.”

» Many demonstrators said they had immigrant relatives or had crossed the border themselves. “My mom came from Mexico. She had to cross the river, and thank God she did,” said David Gonzalez, 22, who held a sign saying, “‘I'm in my homeland.’” Gonzalez rejected claims by advocates of the legislation that it would help protect the nation from terrorism, noting that it would hurt Hispanics the most. “When did you ever see a Mexican blow up the World Trade Center?” he said. “Who do you think built the World Trade Center?”

» The Senate was to begin debating immigration proposals Tuesday. President Bush is pushing for a guest worker program that could provide temporary legal status for some of the estimated 12 million undocumented immigrants in the United States, but many of his fellow Republicans are taking a more restrictive stance. “As we debate the immigration issue, we must remember there are hardworking individuals, doing jobs that Americans will not do, who are contributing to the economic vitality of our country,” Bush said Saturday in his weekly radio address. »

Jusqu’à samedi, le débat sur l’immigration, et notamment sa composante illégale extrêmement puissante, restait contenu dans les bornes du débat politicien de Washington. Par ailleurs, il avait atteint, même dans ces bornes, une forte intensité avec la législation en cours d’examen au Congrès. Le caractère radical et discriminatoire de cette législation, notamment avec l’érection du mur sur la frontière mexicaine, a contribué fortement à cette évolution. L’immigration illégale est en train d’entrer dans le débat émotionnel et démagogique général de l’enfermement américaniste face au reste du monde (lutte contre la terreur et contre tous les dangers extérieurs). L’ampleur des manifestations de samedi, qui sont en partie la conséquence de cette dramatisation, va évidemment la nourrir à son tour.

Un autre aspect politique intéressant de ce débat est qu’il place l’administration, et singulièrement GW Bush, en porte-à-faux, en opposition avec l’essentiel de sa majorité républicaine qui tend à être très isolationniste, voire xénophobe sur cette question. Bush est plutôt partisan d’une solution de légalisation au moins temporaire des illégaux. (La base idéologique de GW est également très en flèche sur cette affaire, notamment les néo-conservateurs. L’historien George David Hanson a pris des positions extrêmes, considérant que l’afflux des immigrants mexicains est en train de dénaturer complètement l’identité de la nation américaine.)

C’est un problème politique d’autant plus affirmé et original qu’il s’agit d’une des rares idées politiques personnelles de Bush, qu’il avait avant même 9/11. Comme ancien gouverneur du Texas avec des liens avec le président mexicain Fox, GW est très sensible à la question de l’immigration. Une grande partie de sa majorité considère cette question d’un point de vue sécuritaire, selon une évolution radicale exacerbée ces dernières semaines par l’affaire DPW/ports US.

Les démocrates sont également divisés sur la question, là aussi selon un illogisme par rapport à la tradition due essentiellement à la démagogie anti-terroriste. Les “démocrates nationalistes” comme Hillary Clinton, qui se sont signalés par leur maximalisme dans l’affaire DPW/ports US, ont des positions radicales anti-immigration proches, sinon parfois plus affirmées, que celles des républicains anti-immigration.

Problèmes de fond

La dramatisation populaire de ce problème rend également sensibles plusieurs aspects plus généraux qui concernent le problème général de l’immigration dans notre temps, confronté aux problèmes de l’identité et de la souveraineté. Quelques réflexions à cet égard.

# Les manifestations de samedi mettent en évidence le caractère imprévisible et éventuellement incontrôlable des sociétés multiculturelles, avec des problèmes raciaux, d'inégalité, d'illégalité, etc., conjugués avec une citoyenneté de moins en moins affirmée. La question qui surgit est bien celle-ci: une masse d'immigrants illégaux peut-elle éventuellement entrer en conflit avec l'organe législatif suprême, ou bien tenter de l'influencer dans un sens, avec cette situation des manifestations des illégaux alors que le Congrès débat d’une législation? Le conflit peut déboucher sur la question de la souveraineté nationale US, que nombre d'Américains pourraient juger contestée par cette pression de millions d'illégaux non-Américains?

# La fragilité souterraine de la structure nationale US. La structure américaniste est fondée sur l’absence d’une identité nationale forte, de type régalien (État central fort, nationalité très affirmée sur la tradition historique et l’unité culturelle, la langue, etc., type identité française), au profit, en théorie, d'une réunion volontaire de communautés disparates. Ce que les théoriciens américaniste nomment la “American social fabric” (tout immigrant non-US devient Américain ou mérite de devenir Américain par le seul fait de l’intégration dans le circuit économique, selon les normes américanistes) marche peut-être un peu trop bien jusqu’à devenir destructeur ; peut-être a-t-il atteint et dépassé sa situation d’efficacité maximale, avec des effets désormais négatifs sur l’identité nationale. Puisqu'il n'y a pas de forte identité nationale et que cette identité ne cesse de se dégrader, un peu tout le monde peut s'estimer citoyen US, de facto sinon de jure, dès lors qu’il satisfait aux conditions économiques et à un conformisme jouant sur les apparences de l’unité nationale. La pression de la masse des illégaux accélère la dénaturation de la citoyenneté, selon une dynamique en cercle vicieux (la citoyenneté faible permet de plus en plus à des non-US de s'estimer citoyens US ; ces non-US s'affirmant citoyens accélèrent encore la dégradation de la citoyenneté). Si les 12 millions d'illégaux non-US prétendent pouvoir exiger des droits presque semblables à ceux des citoyens US, que devient la citoyenneté? Et, au-delà, que devient l'identité nationale et l'unité nationale?

# Le problème est fondamental pour les USA et il vient de loin. En 1994, lors d’un passage à Bruxelles, Clinton avait eu un déjeuner de travail avec le président de la Commission Jacques Delors et plusieurs de leurs conseillers respectifs. Clinton ayant offert de répondre à certaines questions de ses interlocuteurs, une question lui fut posée de savoir ce qu’il estimait être le plus grave problème de sécurité des Etats-Unis. Clinton répondit : « Le problème de l’identité nationale face à l’immigration et au multiculturalisme. »

# ... Et tout cela se noue, aujourd’hui, en un temps de crise, un temps où les tendances centrifuges d'affirmation nationale dans un autre domaine (sécurité nationale, guerre contre la terreur, isolationnisme) sont très fortes. Mais ceci explique cela par ailleurs: le temps de crise accentue les tendances xénophobes et anti-immigrations, rendant le problème plus aigu et plus destructeur. Face à ces contraintes jugées arbitraires et dans le contexte de la dégradation de la citoyenneté, les illégaux, qui ont une certaine unité ethnique, s’affirment aussi comme partie d’une communauté d’ores et déjà citoyenne (35 millions, dont les citoyens US d’origine mexicaine et les Mexicains vivant légalement aux USA, - chiffre devant atteindre plus de 100 millions en 2050) ; cette énorme communauté est surtout rassemblée dans des espaces géographiques où elle estime avoir des droits historiques (le sud/sud-ouest des USA, du Texas à la Californie, était mexicain jusqu’en 1838-1848). Il y a bien des éléments pour un conflit potentiel, qu’éclairent les manifestations de samedi et la législation en train d’être débattue au Congrès.

# On ajoutera, cerise sur le gâteau, que le prochain président mexicain (élection le 2 juillet) a toutes les chances d’être Lopez Obrador, qui entend rompre avec la politique d’alignement (relatif) de Fox sur les USA. Obrador est plus proche de Chavez que de Fox, sur ses options fondamentales. Comment va-t-il réagir à la nouvelle politique isolationniste des USA sur sa frontière Nord alors qu’il y a près de 20 millions de Mexicains aux USA (les illégaux plus les immigrants légaux restés de nationalité mexicaine)? Alors que les tensions avec les illégaux grandissent aux USA?

# Point plus général pour conclure. Ce prolongement américaniste sur la question de l’immigration et de l’assimilation vient à point pour éclairer le débat européen, singulièrement en France. Les commentateurs français gémissent, comme d’habitude, sur l’échec du “modèle” français d’assimilation mis en lumière par la crise des banlieues ; ils lorgnent, comme d’habitude (avec des bruits dans ce sens autour de Sarkozy qui a découvert ces dernières années que l’Amérique existe), vers le “modèle américain”, exactement contraire au français (communautarisation contre assimilation, faible identité nationale contre identité nationale forte). Ce qui est en train de naître aux USA montre que l’“American social fabric”, ce fabuleux modèle US, pourrait bien avoir de bien sérieux ratés.

# Suggestion: et si le problème fondamental, c’était simplement l’immigration en tant que phénomène suscité par la globalisation? Parce qu’elle est suscitée par la globalisation, cette immigration est essentiellement une immigration du profit et de la survivance ; parce qu’elle est massive et sans intérêt autre que matériel, sans aucune considération identitaire ou culturelle, elle est fondamentalement déstructurante (à l’image de la globalisation) et attaque tous les modèles existants. Dans le cas de l’américanisme, qui entretient ce modèle d’assimilation communautaire mais également la globalisation, c’est “l’arroseur arrosé”.


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Ecrit par : Geo | mardi, 28 mars 2006

Geo, merci pour cet article. En effet, c’est dans le même ordre d’idées. J’y ajouterais que la compétition entre les deux « modèles » (républicain vs. multiculturaliste) était d’emblée faussée. Non seulement par la propagande américaine et l’engouement européen habituel pour les mythes qui nous viennent d’outre-Atlantique, mais aussi du fait d’une différence de statut géopolitique. Sur le plan de l’intégration des immigrés (et de l’adhésion des citoyens en général), c’est toujours plus facile de s’identifier avec un « champion », croire faire partie de « la nation la plus puissante de la planète », partager le « triomphe » en quelque sorte. Tant que la perception de la puissance américaine est à son zénith, cela aide à maintenir sous contrôle les particularismes identitaires et maquiller les fragmentations multiples de la société. Tant que…

Ecrit par : Hajnalka Vincze | mercredi, 29 mars 2006

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