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mercredi, 15 mars 2006
ETATS-UNIS: L’ELEPHANT REPUBLICAIN PREND LE PINGOUIN COMME EMBLEME DE SA LUTTE CONTRE LE DROIT DES FEMMES
Le succès retentissant qu’a connu La marche de l’Empereur outre-Atlantique s’est soldé par une belle victoire française à la remise des Oscars d’Hollywood le 7 mars dernier. Un réchauffement de l’axe Paris - Washington qui va de pair avec celui de la planète, toile de fond suggérée d’un documentaire relatant les tribulations en Antarctique d’une touchante espèce de manchots confrontée de plein fouet à la sélection naturelle. Mais de darwinisme il ne saurait être question pour la droite religieuse américaine qui, de son côté loin de connaître la voie de l’extinction, continue de gagner du terrain sur le thème des valeurs morales. C’est ainsi que la procession des pingouins est devenue chez les prédicateurs évangélistes la parabole d’un parcours semé d’embûches que seules la fortitude, la foi et la fidélité permettent de transcender et qui conforte, assurent-ils, la notion de «dessein intelligent» dont ils se font les porte-parole.
La récupération par la droite chrétienne du documentaire de Luc Jacquet aurait tendance à faire sourire une France dont le socle laïc et le recul des pratiques religieuses opacifient de plus en plus la compréhension des bouleversements en cours dans la psyché américaine et accroissent progressivement les différences culturelles qui séparent nos deux pays. Il convient néanmoins de s’interroger sur la marche conservatrice qui s’inscrit inexorablement et en profondeur dans les Etats du Sud de l’Amérique et qui pourrait bien un jour prochain faire basculer l’Etat fédéral tout entier dans une version technicolor des années pré- Civil Rights. Si les chrétiens évangélistes ont regagné en puissance avec l’élection de G.W.Bush en novembre 2000, il n’en demeure pas moins que le conservatisme américain est resté vivace depuis la période Reagan, «années folles» du télévangélisme, de Jerry Falwell, Pat Robertson, de la Christian Coalition et de la Moral Majority. Discrédités par leurs actions violentes conduites au milieu des années 1990 sous l’impulsion du conservative revival incarné par le Contrat avec l’Amérique du speaker à la Chambre des Représentants Newt Gingrich, les évangélistes et la droite chrétienne se sont attaqués plus pacifiquement mais néanmoins de manière plus agressive et bien plus efficace à la législation américaine pour faire pencher la balance de la Cour Suprême dans le camp des Born Again. La présidence Bush marquera certainement de son empreinte conservatrice les prochaines décennies à venir à travers la nomination des juges Roberts et Alito à la Cour Suprême, mais c’est avant tout au niveau des Etats fédérés que s’inscrit en dominos la poussée traditionaliste et parfois réactionnaire de forces civiles et de groupes de pression désormais rompus aux rouages législatifs et judiciaires.
Cheval de bataille des chrétiens évangélistes, l’abrogation de l’arrêt Roe v. Wade qui en 1973 légalisa l’avortement. Ces dernières années, une trentaine d’Etats a sévèrement limité le droit à l’avortement à travers de nouveaux arrêts. Avec les décisions Webster de 1989 et Casey de 1992, les pro-lifers se sont enhardis et ont cherché des failles juridiques permettant de décourager ou empêcher la pratique de l’avortement. La dernière décision de la juge « modérée » Sandra Day O’Connor fut de maintenir la brèche ouverte avec l’arrêt Ayotte v. New Hampshire du 30 novembre 2005, dans laquelle se sont engouffrés sans tarder les opposants à cette pratique. Dernière victoire des adversaires de l’avortement, la loi que vient de voter le Dakota du Sud qui criminalise désormais l’IVG et ce, même en cas de viol ou d’inceste, et fait encourir aux praticiens irréductibles jusqu’à cinq ans d’emprisonnement. Cette loi, qui pourrait faire jurisprudence dans d’autres Etats et porter le coup de grâce à l’arrêt Roe v. Wade ne mettra cependant pas un terme à l’avortement dans un Etat où près de 800 interventions ont lieu par an. Elle contribue à précariser et à mettre en péril la vie de femmes ayant recours à l’IVG par d’autres moyens.
La situation est particulièrement critique, voire dramatique, dans les régions les plus pauvres et les plus rurales des Etats-Unis où, sous les coups de boutoir législatifs et un lobbysme exacerbé ferment une par une les cliniques pratiquant l’avortement, remplacées par des centres de soins inculquant à des mineures enceintes les valeurs de l’abstinence et se refusant à faire circuler toute information sur les méthodes contraceptives ou palliatives. Il ne reste, à titre d’exemple qu’une seule clinique pratiquant l’avortement au Mississippi, obligeant les femmes à se rendre dans les Etats voisins ou à mener à terme une grossesse non désirée pour celles ne disposant d’aucun moyen de locomotion. Tandis que l’on vient de célébrer la journée internationale de la femme en jetant quelques coups d’oeils furtifs et critiques chez nos voisins de cultures proches et plus éloignées, c’est une véritable remise en cause du droit des femmes qui se joue sous nos yeux dans le pays des libertés civiles. Une marche assurée vers des situations individuelles tragiques et que les pingouins d’Antarctique, si leur avis était requis, refuseraient très certainement d’endosser.
Catherine Croisier est chercheur associé à l’IRIS, spécialiste des questions américaines
11:13 Publié dans CATHERINE CROISIER, DROIT & JUSTICE, RELATIONS TRANSATLANTIQUES, SOCIETE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Europe









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