jeudi, 16 mars 2006
GRAND ECART BRITANNIQUE AU DESSUS DE L’ATLANTIQUE
L’adhésion de l’Angleterre à la Communauté européenne marquerait le début d’une dilution au bout de laquelle «il apparaîtrait une Communauté atlantique colossale sous dépendance et direction américaines et qui aurait tôt fait d’absorber la communauté de l’Europe.» Les mots prophétiques du général De Gaulle, en 1963, ne cessent de se vérifier depuis. Il faut dire que les gouvernements britanniques, particulièrement celui-ci, ne sont pas globalement anti-Européens. Ils veulent seulement extirper l’idée même d’une Europe autonome, capable de promouvoir et défendre ses propres intérêts. Donc l’Union européenne est une bonne chose, selon Londres officiel. Pourvu qu’il ne s’agisse que d’un supermarché bien organisé, lequel n’a de politiques que celles qui sont utiles pour Washington, ou du moins ne le dérangent pas outre mesure. Pour ce qui est de la relation dite spéciale entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, le chancelier Helmut Schmidt a remarqué, il y a des décennies, qu’elle est si spéciale que seule l’une des parties est au courant de son existence. N’empêche que le zèle de Londres dans ce domaine mène à des situations surréalistes. Qu’il s’agisse de ses sous-marins ou de ses décodeurs, tous sous dépendance américaine, de ses espionnages parfois contre ses propres produits (Airbus-Boeing) ou de sa concurrence contre elle-même (Eurofighter-Joint Strike Fighter). La prestation tragicomique de M. Blair au sujet de l’Irak n’est que la cerise sur le gâteau. Comme l’a analysé Charles Grant - directeur de l'institut britannique Center for European Reform -, elle procède d’un double malentendu : Blair a surestimé sa propre capacité de persuasion outre-Atlantique, et il a tendance à trop croire à ce que les Américains lui disent. Les deux réalités donc de la relation spéciale sont que 1. les Britanniques ne sont pas écoutés à Washington 2. les Américains les mènent en bateau.
Par ailleurs, le contraste est criant avec la situation des Français. Comme l’a remarqué Rodric Braithwaite (ancien ambassadeur britannique à Moscou et ancien président du comité du Renseignement) : « A l’opposé des Français qui avaient préféré suivre un chemin plus solitaire, mais indépendant, la coopération avec les Américains a privé les Britanniques de la plupart de leur indépendance. » Comme il disait : « Nous le devons à nous-mêmes, à notre sens de la souveraineté et à notre auto-respect, aussi bien que pour des raisons plus mondaines, d'expliquer aux Américains que nos intérêts de politique étrangère peuvent diverger des leurs et que, si c’est le cas, nous les défendrons vaillamment. Par rapport aux Américains nous devons suivre le principe de base de la négociation : vous devez toujours indiquer clairement que, si c’est nécessaire, vous êtes prêt à quitter la table. » Pour cela, il faudrait quand même qu’auparavant on se soit pas privé de toutes les bases concrètes d'une existence autonome, en signe d’allégeance. Or, l’élite londonienne est passée maître dans l’art de l’auto-mutilation. Il est vrai qu’ils souffrent beaucoup dans la cage qu’ils se sont eux-mêmes construite. Leur malaise se renforce, jour après jour, avec toute nouvelle expérience auprès des Américains, et les conduit à des tentatives de coopération sur des projets français ou à d'autres rares démonstrations de souveraineté.
Toutefois, une double contradiction de fond se trouve au cœur du psychodrame britannique. D’une part le fait que leur défense de souveraineté sur le front européen s’accompagne d’un abandon de souveraineté sur le front atlantique. Alors que, avec les Etats-Unis, c’est une relation tellement déséquilibrée qu’elle les force au service des intérêts américains. Contrairement à l’Europe où les rapports de force sont beaucoup plus équilibrés et les relations sont institutionnalisées, ce qui fait que la dépendance n’est pas unilatérale mais réciproque. La souveraineté n’est pas abandonnée, mais elle est – dans le but de démultiplier leurs capacités à promouvoir leurs intérêts – partagée entre les Etats-membres. L’autre paradoxe britannique n’est pas seulement autodestructeur, il constitue un danger public. C’est quand Londres essaie de convaincre ses partenaires européens que le secret d’un rapport sain et durable avec Washington réside dans la soumission. En oubliant même Churchill qui les avertissait déjà, dans les circonstances particulières de la Seconde guerre mondiale, que « nous ne devons pas nous mettre dans la position du client suppliant ». Quoi qu’il en soit, on peut toujours espérer, comme le faisait de Gaulle, que « l’évolution propre à la Grande-Bretagne porte peu à peu les Anglais vers le continent ». Nous, de ce côté-ci de La Manche, nous devons tenir bon. Car le modèle britannique, si transposé à l’Europe toute entière, signifierait la fin de tout espoir d’une relation transatlantique saine et équilibrée. Il ne ferait qu’élargir l’impuissance et la dépendance britanniques à des dimensions continentales.
Hajnalka Vincze est analyste en politique de sécurité, spécialisée dans les affaires européennes et transatlantiques
10:17 Publié dans HAJNALKA VINCZE, RELATIONS TRANSATLANTIQUES | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : Europe









Commentaires
Bonjour à tous, auteurs et lecteurs d'Europeus,
Je réintègre petit à petit la sphère informative internaute après un éloignement volontaire. :)
Hajnalka,
C'est une très belle analyse que vous nous livrez là et que je partage entièrement depuis longtemps. Mais ne peut-on pas affirmer aussi, de façon plus schématique mais aussi vraie, que la différence entre les Américains et le noyau européen est que les premiers n'ont à proprement parler pas de réelle politique étrangère au sens où nous, Français, l'entendons (c'est à dire historique) mais seulement des intérêts à défendre alors que les Anglais y mêlent les deux ?
Ecrit par : José | jeudi, 16 mars 2006
Bonjour José, félicitations pour votre retour.
Merci de votre observation, je ne peux qu'y souscrire. Les Américains sont un peuple marchand par tradition et par nature : leur « stratégie » consiste en la « marchandisation » de la politique internationale. C’est là où ils bénéficient des positions les plus solides et d’un avantage comparatif incontestable. Avec quelques couacs toutefois, puisque dans certains domaines ils sont loin d’être aussi « supérieurs » qu’ils n’aimeraient le prétendre, et ceci les pousse à enfreindre les règles (ou plus exactement la dérégulation totale qui profite au plus fort) qu’ils entendent faire triompher dans reste du monde.
Les Britanniques ont du moins les réminiscences de ce que serait une véritable vision stratégique (qu’ils abandonnent dans la pratique depuis déjà un demi-siècle). D’où leurs souffrances et convulsions. Toute stratégie a un fondement sine qua non: la sécurité de l’approvisionnement pour tous les éléments constitutifs d'une capacité de décision et d’action autonome. Mais outre-Manche, au nom du pragmatisme et des économies à court terme, on préfère 1. avoir des forces nucléaires qui, sans le cordon ombilical américain, deviendraient inopérants en l’espace de quelques mois 2. s’en remettre aux « yeux et oreilles » américaines en matière de renseignement technologique, avec la fiabilité et les résultats que l’on connaît 3. démanteler une industrie aérospatiale nationale laquelle ou bien s’intègre dans le système américain (par conséquent ne peut plus coopérer avec des partenaires britanniques et européens du fait des restrictions qui s’appliquent aux compagnies américaines) ou bien se confine à des tâches de sous-traitance.
C’est évidemment une attitude suicidaire stratégiquement (qui par ailleurs entraînera aussi, à plus long terme, un coût économique douloureux, en termes sonnants et trébuchants). Toutefois, 2006 sera une année charnière pour nos amis britanniques, à plusieurs égards. C’est avant tout deux décisions difficiles qui les attendent : d’une part au sujet du renouvellement de leurs missiles Trident (auxquels ils aiment tellement se référer comme « Britains’s independent nuclear deterrent »), et de l’autre les questions délicates à propos de leur collaboration et de leurs commandes d’avions dans le programme américain Joint Strike Fighter/F-35. Où ils commencent à s’entêter, au grand dam de leurs « partenaires » américains, sur l’exigence a minima de la souveraineté opérationnelle. A suivre…
Ecrit par : Hajnalka Vincze | jeudi, 16 mars 2006
Comprendre les relations internationales a travers le prisme lobby des armes ?
La guerre en Irak s'explique facilement à la lumière des intéret de l'industrie (privée) militaire américaine. L'engagement de tragicommique de Tony Blair n'est t'il pas tout simplement le rédultat d'un chantage :
Murdoch qui tire les ficelles en Angleterre (il possède la grande majorité des titres de la presse anglaise) et aux USA (propriétaire de FOX NEWS) est directement lié à ces intérets (Halliburton & Groupe Carly).
Je me pose dans ce cas l'intéret de défendre une "Europe puissance", si ce n'est d'enrichir les marchand d'armes (Comme DASSAULT en France).
PS : je me demande toujours qui finance ton travail de consultante dans le domaine de la sécurité et quel est ton indépendance (ou dépendance) face à ce lobby (rien de personnel :D) ?
Ecrit par : ~laurent | samedi, 18 mars 2006
Laurent, le projet d’Europe-puissance incarne avant tout l’ambition de se donner la volonté et les moyens de défendre notre modèle social, économique, environnemental et culturel, ainsi que de promouvoir notre vision du monde (importance du multilatéralisme, maîtrise de la mondialisation, refus de la loi de la jungle, co-développement etc.). Ceci ne se fait pas par une politique déclaratoire et n’a aucune chance d’aboutir tant que nous sommes sous la dépendance d’une ou de plusieurs puissance(s) tiers, et par conséquent sans crédibilité internationale aucune. Pour faire valoir notre point de vue, il faut avoir une position de négociation crédible.
La base industrielle et technologique de défense est un fondement indispensable de notre souveraineté (notre capacité de décision et d’action autonome en défense de nos intérêts et nos valeurs), les industriels de ce secteur sont ceux qui fabriquent et maintiennent des composantes tangibles de cette souveraineté. Toutefois, ils ont leur propre logique économique qui n’est pas forcément celle de l’autonomie des Européens (voir les fusions et acquisitions transatlantiques). Il faut donc orienter leurs capacités et leurs activités de manière à ce qu’elles servent cette vision stratégique de souveraineté européenne au lieu de laisser libre cours à la recherche de profits à court terme (tentation susceptible de séduire à la fois des industriels et des gouvernements) sous couvert de « pragmatisme ». Or une telle régulation ne peut venir que des pouvoirs politiques et ne peut prendre qu’une seule forme, celle de la « préférence européenne ».
Pour répondre à votre question me concernant, je suis une analyste indépendante dans tous les sens du terme. Jusqu'en 2004 j’ai travaillé à l’Institut des Recherches stratégiques et de défense du Ministère hongrois de la Défense sur les dossiers sécurité européenne et relations transatlantiques. Depuis printemps 2004 je travaille à mon compte, mes activités professionnelles ainsi que mes publications sont indiquées sur mon site Internet. Il en ressort – s’il en était besoin – que je n’ai jamais été et je ne suis pas en contact avec aucune firme et aucun groupe d’intérêt particulier dans le domaine de l’armement.
Ecrit par : Hajnalka Vincze | lundi, 20 mars 2006
Merci mais je suis en total désacord avec votre vision :
> Ceci ne se fait pas par une politique déclaratoire et n’a aucune chance d’aboutir tant que nous sommes
> sous la dépendance d’une ou de plusieurs puissance(s) tiers, et par conséquent sans crédibilité
> internationale aucune. Pour faire valoir notre point de vue, il faut avoir une position de négociation
> crédible.
Le japon et l'allemagne ont été des succès d'après guerre phénoménaux alors qu'ils n'avaient pas d'armée. Peut être que le fait de ne pas dépenser de l'argent dans des Rafals et autres projet de guerre des étoiles leur a permi de devenir une PUISSANCE ECONOMIQUE et POLITIQUE. La france avec son Clémenceux et des Rafals a fait un autre choix.
Sinon comme vous collaborez à www.armees.com et que vous avez travaillé pour un ministère de la défense, il est légitime de se poser la question de votre partialité. En tout cas je remarque que vous défendez une vision "militaire" du monde.
L'EUROPE PUISSANCE APPARTIENT A UNE VISION DEPASSEE DU MONDE. Pierre Bilger la défend comme ancien patron d'ALSTOM je comprends que vous fassiez de même cela ne m'étonne pas mais si vous intérogez les européen je pense qu'ils sont contre ...
Ecrit par : ~laurent | lundi, 20 mars 2006
et si les européen sont contre ... alors vous avez tord, a moins que nous ne soyons pas en démocratie ;-)
Ecrit par : ~laurent | lundi, 20 mars 2006
Laurent,
"Le japon et l'allemagne ont été des succès d'après guerre phénoménaux alors qu'ils n'avaient pas d'armée". Certes, mais quelle était celle de subsititution? Ont-ils su peser d'une façon ou d'une autre sur les relations internationales? En cas de divergence avec Washington, leur était-il permis de faire valoir leur point de vue sur la scène diplomatique? Autre question: on reproche souvent à l'Europe de ne pas s'imposer sur certains dossiers, de n'être qu'un nain politique sur l'échiquier politique mondial. Certes, on est plutôt bon sur le plan diplomatique mais ensuite? Avons-nous les moyens d'aller au delà des simples discours d'intention? Et si non, pourquoi?
Christophe
Ecrit par : christophe Nonnenmacher | lundi, 20 mars 2006
Christophe excuse moi mais je pense que tu es enfermé dans un schéma dépassé.
L'Europe puissance décrit le monde dans un afrontement de bloc ou les USA, ou une nation belligerente pourraient menacer l'Europe. RIDICULE : Les USA malgré leur "puissance" sont dépassé en IRAK, comment imaginer qu'il puissent colonier l'Europe. Quand a défendre nos aliés grace a notre armé, on peut constater que cela sert surtout a maintenir des pays dans la guerre civile très souvant pour des intéret pétrolier.
Je répète l'EUROPE PUISSANCE est un concept de SPIN DOCTOR pret a nous faire bouffer du musulman pour vendre des canons. Réveille toi mon amis.
En fait l'Europe PUISSANCE c'est un truc de mec, de GROS ZIZI, je suis d'ailleurs surpris que notre charmente amie chante aussi les même chants guerriers ;-)
Ecrit par : ~laurent | lundi, 20 mars 2006
Laurent,
Ok, je suis peut-être dépassé mais la realpolitik est quelque chose de bien réel. Je te redonne l'exemple de l'ex-Yougo. Combien ont été ceux qui se sont désespérés de ne pas voir l'Europe pouvoir agir seule, sans le soutien du bon vieil Oncle Sam? Un moment il faudrait peut-être être cohérent dans la démarche. Soit on veut pouvoir peser sur la marche du monde et on s'en donne les moyens, soit on se tait et on fait profil bas. Ce n'est d'ailleurs pas parce que l'on dispose de la "puissance" que l'on doit s'en servir. Maintenant, le fait de savoir que l'on a quelques billes dans son sac permet parfois d'être entendu. Crois-tu sincèrement que l'on se prosternerait devant Poutine si la Russie était un nain militaire? J'en doute pour ma part.
Quand aux Etats-Unis, ne mélangeons une fois de plus pas tout. Certes, les deux présidences de Bush sont catastrophiques sur le plan de la stabilité géopolitique. maintenant, Bush n'est pas l'Amérique. Dire cela reviendrait à dire que Chirac est la France. Un raisonnement un brin simpliste et qui ne correspond pas à la réalité, que l'on apprécie ou non Chirac.
Christophe
Ecrit par : Christophe Nonnenmacher | lundi, 20 mars 2006
> Christophe
On est d'accord il faut simplement s'intérroger sur les budget militaires. A quoi nous servent nos porte avions, nos rafales et les outils super sofistiqués vendu par ALSTOM, THALES et AUTRES ?
Je pense que lorsque l'on aura désarmés les marchands d'armes les choses seront plus simple .. et cela passe par la libération des médias ... mais c'est en cours :)
Ecrit par : ~laurent | lundi, 20 mars 2006
Laurent (suite)
Autre question: crois-tu sincèrement aussi que tu pourrais aujourd'hui monter ton entreprise au Maroc, et donc dans un environnement francophone, si la France n'avait pas colonisé ce pays un jour? Si Paris ne l'avait pas imprégné de sa culture (bonne ou mauvaise?) il n'y a pas si longtemps que cela? Soyons sérieux. Le Maroc est entrain de réussir un grand truc, une belle émancipation mais les relations que nous avons établi avec lui n'ont reposé rien de moins que sur un rapport de puissance. Cette même puissance que tu dénonces et qui te permet aujourd'hui de faire des affaires dans ce pays. Cette époque peut te paraître dépassée mais elle a encore et pourtant de beaux jours devant elle, que la chose perdure sous forme de pression économique et/ou militaire.
Christophe
Ecrit par : christophe Nonnenmacher | lundi, 20 mars 2006
la tu es incohérent : La colonisation a été un échec et nous aurions certainement pu transmettre notre "culture" sans passer par les armes : regarde ce qu'ont fait les USA avec holywood et Mc Do.
Donc ce n'est pas l'armée Française qui me permet de faire des affaire au Maroc, c'est justement parce qu'elle n'est plus là et que nous ne sommes plus dans un rapport de force.
PS : tu as besoin de vacances ? (comme je suis pas rancunier je t'invite a Marrakech pour une grande Fiesta)
Ecrit par : ~laurent | lundi, 20 mars 2006
Laurent, Christophe,
votre échange ne fait que démontrer la difficulté de gérer à la fois le présent (la réalpolitik de Christophe qui est tout à fait nécessaire pour éviter le pire aujourd'hui - car il faut aussi anticiper les menaces qui sont réelles) et de développer en même temps de vraies nouvelles perspectives pour un avenir proche et moins proche qui doit être adapté aux réalités d'un monde moderne.
A la longue, je pense que Laurent a raison, il faut un jour quitter la vue du monde masculine des militaires (avec leurs symboles phalliques que sont les canons et les fusées...), mais pour vivre ce jour là, seule la realpolitik que cite Christophe nous permettra d'aller aussi loin.
A nous de participer à ce nouveau débat pour que les nouvelles plate-formes démocratiques puissent déployer tous leurs potentiels !
Ecrit par : Kai | vendredi, 24 mars 2006
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