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jeudi, 28 décembre 2006
CHOMAGE : TOUT A-T-IL ETE ESSAYE ?
Dans une note récente, l’écrivain, économiste et président de Planet Finance Jacques Attali et l’économiste Vincent Champain proposent une solution originale pour «supprimer le chômage en cinq ans». Selon eux, il convient de «reconnaître que se former et chercher un emploi constitue une activité socialement utile» et «qu’elle mérite un statut sous la forme d’un contrat d’évolution, avec tous les attributs d’un contrat de travail : rémunération, protection sociale, encadrement et débouché professionnel».
Cette proposition repose sur un constat trop souvent occulté : si les statistiques officielles recensent, en France, environ 2,5 millions de personnes n’ayant pas travaillé une heure au cours de la semaine précédente, il existe dans les faits près de 5 millions de «chômeurs». En effet, à cette première catégorie peuvent être ajoutés ceux qui recherchent un CDD ou un emploi partiel, ceux qui ne sont plus comptabilisés par l’ANPE, ceux qui ne recherchent plus d’emploi, ceux qui sont dispensés de le faire, ceux qui bénéficient d’un contrat aidé sans perspective d’évolution, etc.
Un tel niveau de chômage nous oblige à douter des solutions de facilité que sont le fait de s’en remettre aux évolutions favorables de la démographie et aux politiques de flexibilité. Ni les unes ni les autres ne peuvent, en effet, permettre à la France de retrouver une situation de plein-emploi.
Cette proposition conduit à redéfinir la condition des chômeurs. Plutôt que d’être non comptabilisés, indemnisés sans être soutenus, ou tout simplement abandonnés, les auteurs proposent, via le contrat d’évolution, de transformer la situation du chômeur. Ce contrat tend à activer les dépenses passives. Qu’il s’agisse des chômeurs comptabilisés et indemnisés ou des «chômeurs» ni comptabilisés ni indemnisés, tous doivent à l’avenir être soutenus financièrement dans leur effort de formation.
Cette proposition ne pèserait pas davantage sur les Finances publiques que l’actuel coût des politiques de l’emploi. Elle consisterait à réallouer les indemnités des demandeurs d’emplois et les aides multiples (celles favorisant l’emploi des jeunes et des chômeurs de longue durée, celles permettant l’allégement des charges et celles accompagnant les salariés touchés par des plans sociaux), et créerait un nouveau principe de rémunération des chômeurs. Leur rémunération comprendrait dès lors un revenu d’activité, un coût de suivi individualisé et le prix de la formation. Les effets de cette proposition seraient multiples. Ils concernent la formation des «suiveurs», la qualité des centres de formation, le rôle de l’ANPE et de l’Unedic, etc.
Sur le fond, cette proposition remet en question le présupposé fondamental de la société de marché. Alors que cette dernière tend à faire de l’employé, du salarié le responsable de sa condition (le défunt CPE en était l’avatar ultime en ceci que les risques pris par l’employeur devaient, in fine, reposer sur le salarié lui-même), Attali et Champain veulent que la collectivité assume son rôle d’employeur.
Pour cela, leur démarche présuppose que la valeur accordée au travail et à la formation soit équivalente. Nombre de salariés se sentent aliénés. Leur travail ne les intéresse qu’à la hauteur de ce qu’il rapporte. Ainsi si cette proposition fait de la formation un droit égal (et surtout également rémunéré) au travail, elle entraîne le risque d’une désertion des travailleurs au profit des apprenants. A titre d’exemple, la plupart des demandes de formation des enseignants ne sont pas exaucées et, lorsqu’elles le sont, c’est à un niveau de salaire s’élevant à 80% de la rémunération nette. Ce qui montre bien que même moins rémunéré, nombre d’enseignants préféreraient se former plutôt que d’exercer leur noble métier. Qu’en est-il dans les autres secteurs d’activité ?
Ce risque pourrait être réduit si la qualité des emplois proposés s’améliorait. Ou alors, si ce risque était pris, il obligerait notre société à ne créer que des métiers intéressants, c’est-à-dire des activités où les individus auraient davantage l’impression de se réaliser.
Autre remarque, cette proposition repose sur l’acceptation du principe d’activation des dépenses passives. Nombre de salariés nouvellement au chômage prennent mal leur licenciement. Certains considèrent qu’ils ont été floués par l’entreprise pour laquelle ils se sont des années durant investis. D’autres savent qu’ils ont été sacrifiés sur l’autel de l’augmentation des bénéfices de celle-ci. D’autres encore sont usés, fatigués et veulent souffler. Autrement dit, le fait de devoir fournir un effort (se former, se remettre en question) après avoir été licencié, peut être vécu comme une double peine. Pour nombre de ces salariés, c’est le montant de la prime de dédommagement qui les reconnaît à leur juste valeur et qui, seule, leur assure une forme de dignité. Ils ne peuvent imaginer se former qu’après plusieurs mois de «pause» et non immédiatement après avoir été «jetés dehors».
Reste que les réformes qui entendent changer en profondeur un aspect de l’organisation sociale et économique doivent être prises en concertation avec nos partenaires européens. Si la France fait le choix de rémunérer la formation de tous les demandeurs d’emplois, elle risque en effet également de voir affluer des demandeurs d’emplois de toute l’Union européenne. De plus, cette proposition est susceptible de rencontrer la forte opposition de chefs d’entreprise qui, perdant la possibilité de motiver leur personnel en les menaçant de les licencier, verraient le rapport de force s’inverser au profit d’employés cherchant à se faire licencier afin d’avoir le droit, le loisir, ou le bonheur d’entrer en formation.
Autre point à prendre en compte, cette proposition ne dit pas non plus qui est en droit de déterminer le contenu de la formation. Selon que l’initiative revient aux chômeurs, aux employeurs, ou à la collectivité, le contenu de la formation choisie peut varier. Il n’est pas évident que les aspirations des premiers correspondent aux besoins des seconds et aux anticipations des derniers. Il est même fort à parier que, si le chômeur est contraint d’apprendre ce qui ne l’intéresse pas il ne le fera pas, et, en retour, il est probable que le désir naturel des chômeurs ne coïncide pas avec les attentes du marché.
Toutefois, l’angle d’attaque des auteurs part du principe que l’économie française fait le pari de l’Intelligence. Les décideurs économiques (chefs d’entreprise mais aussi responsables politiques) sont-ils conscients et convaincus de la nécessité d’élever le niveau de formation des chômeurs ? Ce qui supposerait, par ailleurs, qu’ils facilitent déjà l’élévation du niveau de formation de ceux qui se forment (chercheurs, étudiants, salariés hautement performants) et qu’ils encouragent ensuite la formation de ceux qu’ils ne forment que trop rarement (chômeurs et salariés lambdas).
Question : comment améliorer cette proposition ? En multipliant les dispositifs de formation continue. Il reste en effet trop compliqué de se former. La formation est généralement réservée aux plus formés et n’existe souvent que dans les entreprises performantes. La formation encouragée (rémunérée) ne doit pas, pour éviter des phénomènes de substitution, être réservée aux demandeurs d’emplois. Pour une raison évidente, au moins : il serait regrettable que le licenciement devienne le passage obligé pour des salariés en mal de formation. Les emplois proposés doivent, pour leur part, être créatifs. Le monde du travail doit changer. Lorsque les emplois sont pénibles et peu intéressants, et que les conditions de travail sont désagréables, le droit à la formation ne doit pas organiser la fuite des travailleurs compétents. Là aussi, il serait dommageable que le licenciement devienne le passage obligé pour des salariés en mal de travail créatif, c’est-à-dire réellement intéressant.
Plutôt que d’avoir le droit de licencier, les entreprises devraient collectivement être obligés de se préoccuper de la formation des salariés dont, individuellement, elles n’ont plus besoin. Il faudrait supprimer l’idée de licenciement et lui préférer celle de formation. Mais cette évolution dans les mentalités sera lente. Les résistances sont multiples.
Par ailleurs, nous l’avons déjà dit, le droit à la formation ne doit pas uniquement s’appliquer en France. La réorganisation des règles de fonctionnement du marché du travail ne peut se faire qu’en partenariat avec nos alliés européens. Il importe pour cela travailler de concert avec les pays dont les pratiques vont en ce sens et inciter les autres à le faire. Des fonds de l’Union européenne doivent être crédités à cette fin. Le Traité social européen qu’attend toute la gauche européenne devra notamment y accorder une place de choix. Mais si la collectivité doit aider, soutenir, encourager le chômeur qui se forme, c’est à celui qui fait l’effort de se former d’être porteur de son projet. Il en va de sa motivation et de sa dignité. Les «suiveurs» et «accompagnateurs» doivent, pour leur part, être de grande qualité.
La formation doit in fine s’inscrire comme un principe de base de l’organisation du marché du travail. Pour cela les mentalités doivent-elle encore évoluer. Plus simplement, on ne doit plus, dans ce pays, et en Europe, laisser penser que la formation coûte trop chère ; on ne doit plus assister à l’exil de milliers de chercheurs mécontents de leur sort ; on ne doit plus rencontrer de salariés insatisfaits de ne pouvoir évoluer professionnellement ; on ne doit plus imaginer que quelqu’un qui n’a pas pris l’habitude de se former possède encore, une fois chômeur, l’énergie suffisante pour le faire.
En conclusion, Jacques Attali et Vincent Champain ont raison de faire de la formation une réponse possible à la question du chômage. Ils ont aussi raison de rappeler que la collectivité ne doit pas imputer au salarié la responsabilité exclusive de son chômage. De même que d’insister sur la nécessité d’aider véritablement le chômeur. Mais pour que cette réforme soit reprise et entreprise, elle doit au minimum tenir compte des deux réalités suivantes : Premièrement, les mentalités doivent évoluer ; la formation doit devenir une cause nationale ; elle doit partout être encouragée ; si les chômeurs doivent, à bon droit, y avoir accès, cela doit se faire à condition que le système soit étendu à toute personne désireuse de le faire. Deuxièmement, la formation, à elle seule, ne peut suffire à résoudre la question du chômage ; de nouveaux emplois doivent être crées ; de nouveaux métiers doivent être inventés ; de nouveaux secteurs d’activité doivent être explorés.
Pascal Heisserer est enseignant
15:35 Publié dans ECONOMIE, PASCAL HEISSERER | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : europe, france, chômage, emploi, Attali, Champain, pascal heisserer









Commentaires
Excellente Idée d 'Attali. La pauvreté se supporte mieux lorsqu' on est bien éduqué.
Ecrit par : unionsbuerger | vendredi, 29 décembre 2006
Cela doit être la première fois que vous me faîtes rire (même jaune...) Unionsbuerger ;-)
Christophe
Ecrit par : christophe | vendredi, 29 décembre 2006
Idem ici... les meilleurs textes sont parfois les plus courts... :-)
Et bonne année 2007 aussi à Unionsbuerger !
Ecrit par : Kai | vendredi, 29 décembre 2006
Les propositions d 'Attali sont en fait une compilation de ce que les nordiques ont mis en place depuis un certain nombre d'années. Formidable idée que de faire supporter par les contribuables le manque de savoir faire des entrepreneurs !!!
Si les danois semblent en avance sur le sujet, ils le doivent à un consensus qui est la bas de leur fonctionnement (et aussi à cause du petit nombre d'habitants) et qui est malheureusement irréaliste dans des pays de plus de 50 millions d'habitants.
Nous avons besoin de voir émerger un nouveau patronnat au travers des entreprises d'économie sociale (comme les scop) qui portent une plus grande attention au traitement social des individus et leur donne une autre énergie pour créer.
Il faut donner la priorité à toutes les entreprises de sens et par contre cesser de financer des entreprises sans approche humaine ou spécialistes de la délocalisdation.
Cette économie existe déjà et devrait puisqu'elle possède des syndicats d'employeur être associée aux négociations patronat et syndicats de salariés.
Tout porte à croire que c'est une des meilleurs solutions pour chenger la donne unique actuelle
Cordialement et meilleurs voeux 2007
Ecrit par : JC BENARD | lundi, 01 janvier 2007
De fait,en se faisant le porte parole d'une thèse à la mode, le philosophe et militant socialiste, Pascal HEISSERER, reprend pour partie les discours de management des années
1990. Il illustre par la même le danger qu'il y a, à vouloir dénoncer des situations d'injustices et d'inégalités par des propositions mal étayées. L'une des forces de survivance du capitalisme est aussi cette capacité à pouvoir " incorporer, par la même opération, une partie des valeurs au nom desquelles il était critiqué." (D.BELL Les contradictions du capitalisme P.U.F 1979);
Dans "l'épreuve de force" (BOLTANSKI/CHIAPELLO 08/2005) opposant capital et force de travail, c'est bien jusqu'à preuve du contraire, au capital planétaire que nous devons le chômage de masse organisé que nous conaissons présentement
Ecrit par : BERRURIER | mardi, 02 janvier 2007
Bonjour à toutes et à tous,
J'avais déjà rebondi sur la proposition ATTALI-CHAMPAIN et étais même entré en contact avec eux à cette époque.
http://intra-muros.laecite.org/index.php/intramuros/C100/
Ecrit par : José@La e-Cité | vendredi, 12 janvier 2007
slt pascal
Ecrit par : tuyyteku | mardi, 16 octobre 2007
je comprend rien
Ecrit par : ta niece | mardi, 16 octobre 2007
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