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samedi, 27 janvier 2007

UN ANTI-AMERICANISME LARVE ? / DE L’INQUIETANTE AMERICANISATION DE LA VIE POLITIQUE FRANCAISE – 2/7

medium_PAR_BARTHELEMY_COURMONT.3.jpgLes Français seraient-ils anti-américains ? Cette question a souvent été posée au cours des cinq dernières années, en marge de la campagne irakienne et de la crise transatlantique, et fut l’occasion de revenir sur les relations mouvementées entre deux démocraties qui n’ont jamais été en guerre, mais qui se sont toujours regardées avec une certaine méfiance. Il est vrai qu’à l’occasion de la campagne irakienne, si l’opinion publique internationale semblait plutôt hostile à l’envoi de troupes en Irak, la France a joué un rôle de premier plan, incarné par les positions de l’Elysée et les prestations de Dominique de Villepin, alors ministre des Affaires étrangères, au Conseil de Sécurité de l’ONU. S’en est suivi un déferlement haineux anti-français outre-Atlantique, qualifié de French bashing (que nous traduirons ici par francophobie) avec des épisodes aussi éloquents que les images de certains Américains vidant leurs bouteilles de vin français dans le caniveau, ou la décision du Congrès de rebaptiser les French fries en Freedom fries!


Derrière ces symboles sans grande importance, la rupture fut rapidement consommée, le président français Jacques Chirac étant considéré comme un «indésirable» à Washington, Paris suspectée de chercher des torts aux Etats-Unis, et la France devant être «punie», selon les termes de la conseillère pour la sécurité nationale Condoleezza Rice. Certains médias (en particulier ceux appartenant au magnat australien Ruppert Murdoch) s’en mêlèrent, ainsi que certains milieux intellectuels, autoproclamés néoconservateurs, qui scellèrent le sort de la France comme étant un représentant de la «vieille Europe» . Ces insultes furent parfois, ce qui est plus grave, relayées par des personnalités politiques, comme l’ancien Secrétaire à la défense Donald Rumsfeld, qui reprit à plusieurs reprises la formule de «vieille Europe» pour qualifier des nations selon lui déclinantes, au prétexte qu’elles refusaient le leadership américain. Les choses ont, fort heureusement, évolué très sensiblement depuis cette période agitée, en particulier après la réélection de George W. Bush en novembre 2004 et la nomination de Condoleezza Rice (qui se révéla plus pragmatique que lors de son passage à la tête du NSC) au Département d’Etat. Mais dans l’esprit de nombreux Américains, la France reste et restera un allié suspect, et la fracture des perceptions reste présente.

 

Côté français, l’anti-américanisme a revêtu deux manteaux bien différents. Pour certains, il s’agissait de critiquer, voire dénoncer, la politique étrangère de l’administration Bush, et ainsi de s’en prendre à l’Amérique pour ce qu’elle fait, et non pour ce qu’elle est. C’était d’ailleurs la position officielle du gouvernement, soucieux de conserver une relation d’amitié avec les Etats-Unis, mais souhaitant dans le même temps manifester son désaccord sur certains choix stratégiques de Washington, comme un «ami» se doit de le faire. Jacques Chirac lui-même s’est exprimé maintes fois en ce sens. C’était également la position de l’opposition socialiste, l’ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine parlant «d’autisme de Washington», mais se refusant à toute critique des Etats-Unis, lui préférant des attaques contre ses dirigeants. La crise irakienne dissipée, chaque chose devait ainsi reprendre sa place, et les amis de toujours laisser de côté leurs divergences.

 

Pour d’autres, la crise irakienne fut un révélateur plus qu’une rupture, et la preuve que les Etats-Unis ont changé, et que les ambitions autant que les valeurs véhiculées par la première puissance mondiale ne sauraient être partagées par la communauté internationale. Ce sentiment, souvent relayé par les mouvements alter-mondialistes, dépassa très largement les partis politiques d’extrême-gauche (mais également d’extrême-droite), et s’invita dans les débats de société. Ainsi, aux yeux de beaucoup, parce que l’évolution de la puissance américaine mérite d’être critiquée, c’est la société américaine dans son ensemble qui devient suspecte. Sorte de «rêve américain» renversé, dont de nombreux intellectuels sont conscients aux Etats-Unis, tant dans les milieux conservateurs que libéraux!

 

Dans un contexte post-Guerre froide, l’Amérique a ainsi souvent été l’objet de vives critiques en France, en particulier pour ce qui est perçu à Paris comme un unilatéralisme aux allures d’impérialisme. A l’inverse, parallèlement à une réorientation progressive des priorités américaines sur la scène internationale, s’est développée peu à peu une vague de francophobie gagnant rapidement les couloirs du Congrès et des administrations successives. De partenaire incontournable, la France a progressivement été considérée comme une alliée encombrante à Washington. La situation s’est fortement dégradée au printemps 2003, et si elle semble désormais s’apaiser entre Paris et Washington, il demeure que la crise a été profonde et aura sans nul doute engendré des blessures durables. Comme en témoigne la lettre envoyée le 15 mai 2003 par l’Ambassadeur Levitte aux membres du Congrès, à l’Administration Bush et aux médias américains, les diverses campagnes de dénigrement contre la France sont, comme nous l’avons vu, allées assez loin dans la diffamation et le mépris. Au mois d’avril 2004, Jean-David Levitte écrivait de nouveau aux médias afin que les Etats-Unis «nous fichent la paix» après les allégations de corruption de la France dans le programme «pétrole contre nourriture» mis en place en Irak. Ces messages furent finalement, comme nous l’avons noté précédemment, entendus après la réélection de George W. Bush, mais il est indiscutable que la campagne électorale de 2004 fut l’objet de critiques souvent indignes (et pour le moins déplacées) à l’égard de la France.

 

En France, les critiques à l’égard des Etats-Unis ont revêtu une forme inédite et relativement unique. D’une certaine manière, la présence de George W. Bush à la Maison Blanche a permis de canaliser les signes d’anti-américanisme en les personnifiant. De façon très nette au cours des dernières années, les critiques vis-à-vis des Etats-Unis ont très souvent été adressées au chef de l’Exécutif, et ainsi l’anti-américanisme a été camouflé derrière une animosité à l’égard de George W. Bush, faisant croire que les problèmes sont conjoncturels, et que l’anti-américanisme est une parenthèse dans la relation transatlantique. L’exceptionnelle sympathie suscitée par la candidature de John Kerry en 2004 témoigne de cette tendance à focaliser toutes les critiques sur George W. Bush, et l’accueil favorable que reçut en France la victoire des Démocrates aux élections mi-mandat de novembre 2006 a confirmé que cette perception est toujours très forte.

 

Les chiffres récents confirment cette volonté de prendre des distances avec l’allié américain. Trois Français sur quatre souhaitent ainsi que le prochain président de la République mène une politique extérieure éloignée de celle des Etats-Unis (45% assez éloignée et 30% très éloignée), tandis qu’un sur quatre le désire proche de Washington (22% assez proche et seulement 3% très proche), selon un sondage Ifop publié par la lettre d’information «Acteurs publics», et réalisé par téléphone du 2 au 4 décembre 2006. Difficile d’être plus clair. Mais cela signifie-t-il que les Français montreraient une certaine hostilité à l’égard de Washington ? Pas sûr. Il y a une différence entre critiquer la politique extérieure d’un pays (et le contexte actuel invite assez facilement à la critique de la politique étrangère américaine) et manifester de l’animosité à l’encontre de ce même pays. Mais cette frontière fut très perméable au cours des dernières années, et si de nombreux français font la distinction entre ce que sont les Etats-Unis et ce qu’ils font, il n’en demeure pas moins que pour beaucoup, les actions (en l’occurrence les mauvaises!) de Washington résultent directement de la nature de la nation américaine. Dès lors, et même s’il revêt multiples facettes et semble beaucoup plus passionnel que raisonnable, l’anti-américanisme est une réalité en France, et aucun pays n’est, dans l’Hexagone, autant l’objet de jugements que la première puissance mondiale. Les candidats à la fonction suprême et leurs équipes de campagne en ont parfaitement conscience.

 

Barthélémy Courmont est chercheur à l'Iris, responsable du bureau de l'IRIS à Taiwan

Commentaires

Le 15 Fevrier 2003 lors de la plus grande manifestation contre l invasion de l Irak: un sondage sonnait 80 pourcent des Europeens contre l aventure de G W Bush. L Europe a demontré apres 1945 que l on peut mieux regler les probleme lorsqu on applique des moyens pacifiques. Cette lecon de l histoire, les europeens ne peuvent pas l oublier.

Ecrit par : unionsbuerger | samedi, 27 janvier 2007

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