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lundi, 29 janvier 2007

BIPOLARISATION DE LA VIE POLITIQUE / DE L’INQUIETANTE AMERICANISATION DE LA VIE POLITIQUE FRANCAISE – 4/7

medium_PAR_BARTHELEMY_COURMONT.5.jpgLa bipolarisation de la vie politique, souvent dénoncée en France, est fortement ancrée dans les mentalités outre-Atlantique. Elle n’en est pas moins une tendance en évolution en France, en particulier au cours des dernières années, en grande partie en réponse au résultat du premier tour de l’élection présidentielle 2002, et de la qualification pour le second tour de Jean-Marie Le Pen. Aux Etats-Unis, la bipolarisation, si elle a subi quelques contre-coups importants, reste une constante dans la vie politique, les deux grands partis américains étant les seuls à pouvoir mener une longue et coûteuse campagne à échelle nationale, les autres partis (dont le nombre est impressionnant) se contentant de jouer un rôle dans les scrutins locaux, et ne perturbent que très rarement le vote. Cette tendance est confirmée par l’absence d’un scrutin en deux tours, qui à quelques rares exceptions près n’est pas jugé utile.


Les conventions nationales des partis Démocrate et Républicain sont le deuxième volet dans un processus électoral en trois étapes qui détermine qui gouverne l’Exécutif américain. La première étape est celle des élections primaires ou des réunions des comités électoraux des partis (caucus) dans chacun des 50 Etats et dans le District de Columbia, qui ont pour but d’établir la liste des candidats de chacun des principaux partis politiques. Durant les conventions, le choix du candidat de chaque parti est donc rendu officiel, sous la forme d’un soutien apporté par les représentants des différents Etats désignés par les primaires (délégués), auxquels viennent s’ajouter les élus. La troisième étape est la période de trois mois pendant laquelle la campagne s’intensifie. A cette occasion les candidats parcourent le pays pour séduire l’électorat et obtenir le maximum de suffrages aux élections nationales, et s’affrontent dans des débats télévisés, diffusés sur les chaînes nationales, qui donnent aux électeurs l’occasion de comparer les points de vues des prétendants à la fonction suprême. Le début de cette troisième étape est traditionnellement marqué par le premier week-end de septembre, au cours duquel est célébrée la fête du travail.

 

Les conventions lancent officiellement la campagne présidentielle et fonctionnent comme de véritables rassemblements quadriennaux des partis. Le but principal est de désigner et préparer le candidat à la présidentielle, ainsi que d’approuver le programme politique (plate-forme) du parti avant de le présenter sur la scène nationale au peuple américain. Ainsi lors des conventions nationales, les délégués votent pour la nomination d’un candidat de leur parti. Autrefois, les conventions déterminaient le candidat du parti, mais elles sont aujourd’hui davantage une formalité puisque le candidat est déterminé bien avant, après les résultats des primaires, communiqués à échelle nationale. Ainsi, le rôle des conventions a perdu de son importance au cours des années, et s’apparente aujourd’hui davantage à une grande réunion médiatique qui est l’occasion de faire connaître un candidat, et d’entendre les différents soutiens dont il fait l’objet, que ce soit au sein de son parti, ou de la part de personnalités n’appartenant pas au monde politique.

 

La raison principale qui explique la bipolarisation de la vie politique française trouve ses origines dans le résultat du premier tour de la dernière élection présidentielle, le 21 avril 2002. Afin d’éviter un résultat qu’une grande majorité des Français estime être un désastre politique (en témoigne le score de Jacques Chirac au deuxième tour, deux semaines plus tard), de nombreux électeurs mettent en avant le principe d’un «vote utile», et font ainsi quelque peu baisser la tendance du premier tour du scrutin qui se manifeste par des dissonances parfois profondes, y compris au sein d’une même famille politique. Rappelons, sans revenir sur l’épisode de 2002, qu’il y avait deux candidats du RPR en 1995, Jacques Chirac et Edouard Balladur, et que la «Primaire» entre ces deux candidats très proches s’est effectuée au soir du premier tour. La qualification de Jean-Marie Le Pen le 21 avril 2002 semble ainsi avoir incité les grands partis à resserrer leurs forces, afin de ne pas laisser au «troisième homme» la moindre chance de venir perturber la traditionnelle opposition droite-gauche.

 

Cette bipolarisation se traduit par des dépenses de campagne très importantes. Le congrès de l’UMP du 14 janvier 2007, marqué par la nomination officielle de Nicolas Sarkozy comme candidat, aurait coûté la somme de 3,5 millions d’euros aux organisateurs, une partie de cette somme étant couverte par le ticket d’entrée (10 euros) demandé à chacun des militants qui s’est rendu Porte de Versailles. Cette tendance n’est pas apparue uniquement au cours de la campagne électorale 2007. En 2004 déjà, Denis Sieffert et Michel Soudais s’inquiétaient de l’émergence de cette politique «grand spectacle» : «Débauche de strass et de paillettes, gigantisme de la mise en scène, mélange ostentatoire de la variété et de la politique, ultrapersonnalisation du débat : le congrès de l’UMP, le 28 novembre 2004, dans la vaste enceinte du Parc des expositions du Bourget, ressemblait comme deux confettis à la convention d’un grand parti américain quelques mois avant une élection présidentielle» . Et les deux auteurs de rappeler que l’imitation des références américaines est même encore plus ancienne. Le centriste Jean Lecanuet s’était ainsi fait surnommer «le Kennedy français» en 1965, deux ans après l’assassinat de Kennedy. Mais à l’époque, l’Amérique se vendait mal dans la société française. Et, dans le Figaro littéraire, François Mauriac railla «Lecanuet, ce Kennedillon». Et pourtant, au premier tour, face à Charles de Gaulle et François Mitterrand, Jean Lecanuet obtint 15,5 % des suffrages!

 

Dans le cadre de la campagne 2007, nombreux sont ceux qui s’inquiètent de la bipolarisation, et cherchent à interpeller les deux principaux candidats sur la nécessité de prendre en compte l’existence des autres partis politiques, mais aussi et surtout des différentes tendances au sein de leurs propres partis, sans quoi cette «bipolarisation» ne serait que déguisée, et ne permettrait pas de mettre en avant toutes les sensibilités d’une famille politique. Claude Bartolone, bras droit de Laurent Fabius, estimait en octobre 2006 que la stratégie de Ségolène Royal lors des Primaires du Parti Socialiste «représente un danger pour la gauche avec sa volonté d’essayer d’installer l’idée d’une démocratie d’opinion, où on ne prend pas trop de positions précises». Selon lui, la députée des Deux-Sèvres «a bien mis en avant ce que pouvait être une certaine américanisation de la politique française». Il faisait allusion aux déclarations de la candidate socialiste sur la démocratie participative, et la proposition de rendre publics les conseils des ministres. Pour autant, chose étonnante, cette critique s’appuyait encore sur une tentative supposée d’imitation du modèle politique américain.

 

Le député Vert Noël Mamère, candidat des Verts à l’élection présidentielle de 2002, s’inquiète pour sa part de l’américanisation de la vie politique française (et plus spécifiquement du Parti Socialiste), consécutivement à la course aux Primaires, dont l’objectif était de désigner un candidat unique, et donc de servir une bipolarisation que les grands partis, de droite comme de gauche, estiment, nécessaire. Selon Noël Mamère, «Cette accélération de la bipolarisation menace d’étouffement progressif ceux qui refusent la pensée unique des biens pensants sur le mérite, le travail et la sécurité ; saura-t-elle apporter des réponses aux menaces de l’heure: réchauffement climatique, crise sociale, banlieues, guerre ‘de civilisation’?». En tout état de cause, il est assez troublant de constater que cette bipolarisation de la vie politique était déjà très présente dans les médias lors de la campagne 2002, et que le résultat du premier tour du scrutin confirma un certain rejet de la part des Français. Il serait dès lors précipité de considérer que, cette fois, la bipolarisation est définitivement acceptée par l’opinion publique, en raison du traumatisme du 21 avril 2002. Les sondages indiquent pour l’heure un très net avantage aux candidats Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, mais il faut se souvenir que Jacques Chirac et Lionel Jospin étaient également très largement en tête en 2002. Les surprises restent possibles.

 

Dernier élément assez significatif de cette tendance à l’américanisation de la vie politique française en marge de la bipolarisation: l’apparition du quinquennat. En proposant que la durée du mandat présidentiel passe de sept à cinq ans, Jacques Chirac n’a pas uniquement fait évoluer la fonction présidentielle vers un principe de «campagne quasi perpétuelle». S’est imposée, presque naturellement, l’idée selon laquelle il serait déplacé de cumuler trois mandats consécutifs. Il s’agit d’un principe de pratique politique qui nous vient directement de Washington. Les évocations d’une hypothétique nouvelle candidature de Jacques Chirac en 2007 ont été ainsi souvent perçues comme une violation d’un principe selon lequel il serait souhaitable, voire nécessaire, de laisser la place à d’autres candidats. A la bipolarisation de l’échiquier politique viendrait ainsi se superposer une imitation du principe par lequel un président devrait laisser sa place après deux mandats.

 

Barthélémy Courmont est chercheur à l'Iris, responsable du bureau de l'IRIS à Taiwan

Commentaires

Excellent article qui met le doigt là, où la France se porte aussi mal que les Etats-Unis. Les deux pays s'accorchent à des systèmes électoraux dont le but principal est de maintenir le pouvoir entre les mains des grands partis. L'absence de la proportionnelle fait que la politique dans ces deux pays a du mal à arriver au 21ème siècle. Partout dans le monde où la démocratie proportionnelle est adoptée (la grande majorité des pays européens), nous assistons depuis 30 ans à l'émergence de nouvaux partis qui réfletent les changements de nos sociétés. Par opposition, la France et les Etats-Unis persistent à vivre une démocratie dans laquelle le président (avec des pouvoirs incomparables aux autres pays démocratiques) est élu avec seulement une fraction des votes exprimés. Si George Bush a été élus avec quelque chose comme 20 % des votes des citoyens, la France s'est payé un président qui, au premier tour, avait séduit 19,88 % des électeurs. Avec ce taux de votes, Bush et Chirac aurait pu au mieux postuler au rôle de leader de l'opposition. Mais malheureusement, l'opposition politique, qui a une place déterminée dans la plupart des systèmes politiques démocratique, ne joue aucun rôle dans la vie politique en France et aux Etats-Unis.
Résultat: une politique entièrement centrée sur les hommes et les femmes politiques et non sur d'éventuels programmes. Une sorte de Star'Ac politique. Située à des années lumière de la vie des citoyens et des réalités du monde d'aujourd'hui. Consequence : des taux d'abstention énormes. Autre conséquence : le désengagement des citoyens du processus politique. Ou bien, comme vécu en France récemment, l'expression politique violente dans les rues. Autre conséquence : les sujets d'aujourd'hui (écologie, nouveaux médias, globalisation, révolution technologique) sont largement absents du discours politique qui lui, se limite à des phrases simplistes et populistes et parfois carrément dépourvu de sens, à la République de Weimar : "Faut que ça change [fort, tranquillement, un peu, un peu beaucoup]!"
Dans l'ensemble des autres pays qui se disent démocratique, la proportionnelle a fait le plus grand bien et a permis aux citoyens de participer au débat politique. Les changements se font doucement. En Allemagne, la sortie du nucléaire n'aurait jamais été possible sans l'émergence des Verts. Aujourd'hui, 25 ans après la première entrée des Verts dans une assemblée régionale (au Land de la Hesse, un certain Joschka Fischer devenait alors ministre de l'environnement), les programmes écologiques des grands partis populaires, sont devenus plus "verts" que le programme des Verts il y a 25 ans. Donc, l'apparition d'une nouvelle force politique avait permis une prise de conscience collective et a donc déclenché un changement de direction national en la matière.
Idem pour le problème de l'extrémisme. En appliquant la règle des 5 %, on constate partout en Europe que des partis extrémistes arrivent de temps à autre à franchir ce cap. Du coup, ils se retrouvent dans des parlements, au grand jour et à la vue de tous les citoyens et électeurs. En évitant de stigmatiser ces partis extrémistes, on les oblige à se présenter devant tout le pays. Résultat : généralement, l'apparition de forces extrémistes dure exactement une période législative. Après, ces partis disparaissent des parlements. La démocratie est assez forte pour s'auto-nettoyer.
Il est vrai que la proportionnelle met davantage de pression sur les politiques. Il est vrai que certains élus ne sont plus élus dans ce système. Mais au moins, un système qui applique la proportionnelle peut être considéré comme vraiment démocratique. Es-ce vraiment le cas de pays où la politique menée est souvent rejetée par 2/3 des électeurs?

Ecrit par : Kai | lundi, 29 janvier 2007

La regle des 5 PC est une mauvaise regle. Il faut que tout le monde puisse s exprimer librement et ce n est pas le cas dans la dictature des partis a l Allemande.

Ecrit par : unionsbuerger | lundi, 29 janvier 2007

Unionsbuerger,

je ne suis pas d'accord. Entre "tout le monde peut s'exprimer librement" et "jouer un rôle dans la vie politique du pays", il y a une différence énorme. Dans d'autres démocraties européennes, dont en Allemagne, l'opposition a un rôle concret dans la politique quotidienne, rôle qui est d'ailleurs ancré dans la constitution. Les "petits" partis, une fois le seuil des 5 % dépassé, n'ont pas seulement droit à la parole dans le parlement dans lequel ils siègent, mais ils peuvent également envoyer des élus dans toutes les commissions qui elles, font le travail de fond pour chaque décision politique prise. Ce système apporte une plus grande transparence au débat politique, car tout un chacun y participe, à condition d'avoir franchi les 5 %.
A chaque fois que je vois JM LePen se lamenter à la télé comme quoi il est sous-représenté dans le paysage politique, j'ai mal au ventre en pensant qu'il a raison. Avec 12 à 15 % des votes qu'il totalise presque systématiquement, une représentation de 0 sièges à l'Assemblée Nationale est pour le moins étrange.
Et dans ce système bi-polaire, cher aux Américains, Anglais et Français - comment font de nouvelles forces politiques pour pouvoir participer à la vie politique ? Le monde change plus vite que le temps qu'il faut pour devenir un grand parti traditionnel et plein de pouvoirs. Le système bi-polaire a un avantage principal pour ceux qui détiennent le pouvoir : il est immuable et il ne risque pas de changer. La "caste politique", si confortablement installée dans des fauteuils feutrés, ne risque rien tant qu'on ne permet pas aux "petits" de faire partie du paysage politique. Mais à ce moment là, il ne faut pas venir avec des grands discours du genre "il faut que ça change". Le changement politique et social ne profitant pas à ceux qui en décident, il faut peut être arrêter un moment de rêver...
Pour le reste, tout le monde peut s'exprimer librement en Allemagne. Les gens peuvent raconter les pires des bêtises et les proposer au vote des citoyens. C'est eux qui tranchent et à mes yeux, c'est ce qu'on appelle la démocratie.

Ecrit par : Kai | lundi, 29 janvier 2007

je suis pas trop historique mais je veux plus de precision sur la BIPOLARISATION

Ecrit par : yeboue | dimanche, 24 février 2008

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