mercredi, 31 janvier 2007

UNE MISE EN SCENE HOLLYWOODIENNE / DE L’INQUIETANTE AMERICANISATION DE LA VIE POLITIQUE FRANCAISE – 6/7

medium_PAR_BARTHELEMY_COURMONT.7.jpgLa France ne semble pas prête à élire une star de cinéma à la plus haute fonction de l’Etat. En 1981, les candidatures avortées d’Yves Montand et de Coluche n’ont jamais été prises au sérieux, alors que les Américains votaient dans le même temps pour un ancien acteur de série B (qui, il est vrai, avait depuis fait une longue carrière en politique). Plus récemment, le Pacte écologique de Nicolas Hulot et l’hypothétique candidature de l’animateur de télévision  ont certes invité la question de l’écologie dans la campagne électorale, mais ont dans le même temps apporté d’intéressantes réponses à la question du profil des candidats. Malgré les multiples appels à un renouvellement de la classe politique et à la fin de la «dictature des énarques» avec une plus grande ouverture à des candidats issus de la société civile, l’envisagée candidature de Monsieur Hulot a été très vivement critiquée comme étant celle d’un non-politique, n’ayant aucune expérience des scrutins ni du militantisme. Ce positionnement assez paradoxal de certaines personnalités politiques et de leurs soutiens (et ce malgré l’exceptionnelle popularité de Nicolas Hulot, «élu» troisième personnalité préférée des français en décembre 2006) nous rappelle que, contrairement aux Etats-Unis, la France est encore attachée à ses élites politiques. Faut-il en effet rappeler qu’en novembre 2003, la star hollywoodienne Arnold Schwarzenegger devenait gouverneur de Californie ? En France, cette élection a fait sourire, mais il serait pour autant déplacé de ne pas prendre la mesure du pouvoir du monde des spectacles outre-Atlantique, et des interactions nombreuses avec le monde de la politique.


De vecteur de la puissance américaine, Hollywood est passé à l’action, que ce soit par l’engagement politique de ses vedettes les plus emblématiques ou par le biais de productions établissant une distinction de plus en plus imprécise entre les deux mondes. Les attentats du 11 septembre 2001 marquèrent ainsi une importante mobilisation de Hollywood pour soutenir Washington et, à l’inverse, la campagne irakienne fut l’occasion pour de nombreux cinéastes de s’en prendre avec vigueur à l’Administration Bush. On finit par s’interroger sur un transfert d’influence par lequel ce serait Hollywood qui orienterait Washington, d’abord en exploitant les structures du pouvoir pour en faire des success stories, puis en mettant en scène des situations que les autorités politiques ne peuvent que reproduire, sous peine de paraître moins professionnelles que leurs clones en studios. Lors de sa campagne électorale pour le poste de gouverneur de Californie, l’acteur d’origine autrichienne Arnold Schwarzenegger reçut le soutien de nombreux artistes et s’entoura d’une équipe de conseillers tant républicains que démocrates, dont l’acteur Rob Lowe, arguant qu’il était crédible dans son rôle de conseiller du président dans la série «A la Maison-Blanche». Ainsi, ce n’est pas tant la victoire d’un acteur aux élections que cet aspect de sa campagne qui illustre le poids de l’image en politique, que Hollywood sait manier mieux que quiconque.

 

Les soutiens des personnalités d’Hollywood aux partis politiques se fait également par le biais des dons à des candidats. Certains candidats, en raison de leur charisme et des liens qu’ils entretiennent avec le monde des spectacles, sont l’objet d’une attention plus grande, et bénéficient en conséquence de dons particulièrement importants, qui viennent s’ajouter aux autres formes de financements et de soutiens dont ils font déjà l’objet. Dans l’ensemble, 59% des dons des personnalités d’Hollywood vont à des candidats du Parti Démocrate, contre 40% à des candidats Républicains, et 1% à d’autres partis.

 

Le cas américain est-il isolé ? Pas vraiment. Il semble même que la voie tracée par le tandem Washington-Hollywood fait des émules de l’autre côté de l’Atlantique. Lors de sa première élection à la présidence, en mai 1995, Jacques Chirac s’est montré en compagnie d’un ami très cher et de longue date, connu du grand public: Gregory Peck. L’ancienne star d’Hollywood était effectivement un proche du président français, et avait par conséquent de bonnes raisons de se réjouir du succès de son ami. Tout ce qu’il y a de plus normal donc. Mais pour le téléspectateur, quelle surprise de voir le nouveau président être si proche d’une personnalité célèbre. Quel soulagement sans doute pour ceux qui, presque instinctivement, découvrirent un président glamour, presque hollywoodien. Jacques Chirac aurait pu s’entourer d’autres proches, conseillers politiques, ou membres de sa famille, mais c’est une star d’Hollywood qui, ce soir-là, l’accompagnait dans sa voiture qui le conduisait à son QG de campagne pour y fêter sa victoire. Chirac devenait, à l’instar de Clinton, l’ami des stars, et prenait du même coup une dimension internationale.

 

Cette anecdote n’est cependant que l’arbre qui cache la forêt. Pendant cette campagne présidentielle 1995, les acteurs se sont manifestés en faveur de l’un ou l’autre des deux candidats principaux, Alain Delon, gaulliste convaincu, allant jusqu’à participer au dernier meeting de campagne de Jacques Chirac. De son côté, Lionel Jospin se montrait dans Paris Match en compagnie des stars soutenant sa candidature. Que dire alors des deux semaines quasi historiques que la France connut entre les deux tours de l’élection en 2002 ? Se joignant aux millions de manifestants, les stars montèrent au créneau pour inciter à un vote utile au second tour.

 

Le soutien apporté par le chanteur Johnny Hallyday au candidat Nicolas Sarkozy fin 2006, sur l’épineuse question de la fiscalité des plus hauts revenus, a ainsi beaucoup plus fait couler d’encre que les ralliements des personnalités politiques à tel ou tel candidat.

 

A ces éléments vient s’ajouter la «mise en scène à l’américaine» qui séduit de plus en plus fréquemment les candidats français. Les grands meetings avec une entrée spectaculaire pour le candidat et le «témoignage» de sa famille politique regroupée sont de plus en plus souvent utilisés. Le Front National fut l’un des premiers partis politiques français à s’inspirer très directement des méthodes du «show à l’américaine». Les discours sont préparés par des experts en communication autant que par des conseillers politiques, et la manière de faire passer le message a pris une importance manifeste. L’exemple de Jacques Chirac est à cet égard particulièrement révélateur. Souvent moqué par le passé pour ses interventions trop «musclées» et un style trop «rentre-dedans», celui qui était alors maire de Paris s’est rendu plusieurs fois aux Etats-Unis pour travailler son style, et est apparu plus affable lors de la campagne 1995, sa troisième, et celle qui lui ouvrit les portes de l’Elysée.

 

Le style des candidats ressemble ainsi de plus en plus à celui des personnalités politiques américaines. Passons ici sur l’utilisation de plus en plus manifeste des moyens technologiques contemporains (sites Internet dynamiques, blogs de campagne… ) pour lesquels il ne saurait être question ici d’une quelconque critique. Qu’en est-il en revanche de l’image que souhaitent véhiculer les candidats, quand ils portent des attaques personnelles, et masquent ainsi les véritables débats de fond. On se souvient bien entendu des allusions de Lionel Jospin à l’âge de Jacques Chirac en 2002, ou plus récemment des railleries sur la candidature aux Primaires socialistes de Ségolène Royal (à l’extérieur du Parti Socialiste comme à l’intérieur d’ailleurs) autour de l’idée qu’elle ne serait pas capable d’assumer la fonction présidentielle (allusion pour le moins déplacée sur le fait qu’il s’agissait d’une femme candidate d’un grand parti politique français, à l’heure où la parité est sur toutes les lèvres et l’Allemagne dirigée par une chancelière!).

 

Les sondages sont pour beaucoup dans la théâtralisation de la vie politique. Si leurs prévisions s’avèrent parfois inexactes (inutile de revenir sur le 21 avril 2002), les sondages sont en revanche extrêmement utiles, voire indispensables, aux analystes politiques qui commentent l’ascension des uns, le tassement des autres, l’évolution des «thèmes porteurs» (…), et ainsi offrent un véritable feuilleton de l’élection. Comme l’explique très justement Loïc Blondiaux, professeur de science politique à l’IEP de Lille, «les sondages électoraux sont essentiellement utilisés par la presse, et par les journalistes politiques en particulier, pour dramatiser le récit de la campagne et évaluer, a posteriori l’efficacité relative des stratégies et des ‘coups’ portés par chacun des candidats. Nous sommes ici en plein dans ce que les Américains appellent la «horse race politics», «la politique de la course de chevaux». Constat pour le moins intéressant, quand on se souvient de la déroute des sondages en 2002, aucun institut de sondage n’ayant prévu la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour!

 

Barthélémy Courmont est chercheur à l'Iris, responsable du bureau de l'IRIS à Taiwan

Commentaires

La dictature de l image par le Marketing Politique, comme en Allemagne ?

NO THANKS

Ecrit par : unionsbuerger | mercredi, 31 janvier 2007

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