« UNE MISE EN SCENE HOLLYWOODIENNE / DE L’INQUIETANTE AMERICANISATION DE LA VIE POLITIQUE FRANCAISE – 6/7 | Page d'accueil | THE GREAT SWITCH OFF »
jeudi, 01 février 2007
WASHINGTON : UN ALIBI ? / DE L’INQUIETANTE AMERICANISATION DE LA VIE POLITIQUE FRANCAISE – 7/7
Et si Washington n’était finalement qu’un alibi, dont l’objectif serait de masquer les vrais enjeux de la campagne électorale? Si cette hypothèse venait à se vérifier, elle ne ferait que confirmer une nouvelle fois l’américanisation de la vie politique française. En effet, on se souvient que lors de la campagne présidentielle de 2004, le candidat démocrate John Kerry, propriétaire d’une maison en Bretagne et francophone, fut rapidement attaqué par le camp républicain comme étant le candidat «de l’étranger» (pour ne pas dire «de la France»). Cette décrédibilisation de l’adversaire, dans laquelle le vice-président Dick Cheney joua un rôle de premier plan, permit aux Républicains de mener bataille sur le front de l’image des candidats, et non sur leur programme politique. Ce fut également un moyen d’utiliser le sentiment anti-français très fort à cette époque (comme nous l’avons noté précédemment), et de mobiliser les troupes autour d’un argument porteur.
Faut-il rappeler qu’à l’occasion de la campagne électorale aux Etats-Unis, les milieux intellectuels français ont pris fait et cause pour le candidat John Kerry, à tel point que la «couverture médiatique» de l’élection, particulièrement importante d’ailleurs, a été très engagée politiquement en faveur du sénateur du Massachusetts. Les autorités politiques sont pour leur part restées neutres, ne tombant pas dans l’erreur de «faire campagne» en faveur de l’un ou l’autre des deux candidats. Les sondages indiquaient que, si l’élection avait eu lieu en France, John Kerry l’aurait largement emporté, et tout semble indiquer que la classe politique dans son ensemble soutenait le candidat démocrate. Pour autant, ces positions n’ont jamais été relayées par les autorités, contrairement au soutien très marqué en faveur d’Al Gore en 2000. En tout état de cause, une victoire de John Kerry aurait certainement été accueillie plus favorablement hors des Etats-Unis qu’une réélection de George W. Bush.
En France, comme ce fut le cas aux Etats-Unis en 2004, nous pouvons considérer que les critiques adressées aux candidats pour leurs positionnements par rapport à Washington permettent de masquer les vrais enjeux de la campagne. Une partie de la classe politique s’agasse par ailleurs de cette américanisation du niveau des débats, qui semblent plus porter sur le profil des candidats que sur le projet qu’ils portent. Le ministre de l’Education nationale Gilles de Robien a ainsi estimé le 16 janvier 2005 que la campagne présidentielle n’était «pas à la hauteur des enjeux», dénonçant la «personnalisation à outrance» des candidats, et ajoutant que «l’essentiel, c’est la France et le projet pour la France que porte un candidat, pas son élégance vestimentaire ou ses relations dans le show business».
Dernier aspect de cette étude, et non des moindres : l’évolution de la fonction présidentielle en France. Il serait en effet incomplet de ne pas parler ici de la réforme du statut judiciaire du chef de l’Etat, telle qu’elle avait été annoncée par Jacques Chirac en 2002, et présentée au membres du Parlement en février 2007. Le texte maintient l’immunité du chef de l’Etat mais instaure une procédure de destitution inspirée du modèle américain de l’impeachment, au cas où le Président français serait reconnu coupable d’une faute grave. Il pourrait ainsi être privé de ses fonctions pour manquement grave à ses obligations. Si le texte a reçu le soutien de l’UMP et du Parti Socialiste, certaines personnalités politiques se sont élevées contre le principe de cette réforme. En première ligne des critiques, la mise au diapason américain du système politique français, que certains jugent à la fois déplacé, et impropre au fonctionnement des institutions dans l’Hexagone. «Le Sénat français n’est pas le Sénat des Etats-Unis qui détient une légitimité et une puissance considérables», a ainsi déclaré l’ancien ministre de la Justice socialiste Robert Badinter. Il est vrai qu’il serait déplacé de comparer le très puissant Sénat américain et son homologue français. Mais force est de reconnaître qu’en débattant sur la mise en place d’une procédure de destitution, la classe politique française prouve une nouvelle fois sa tentation à regarder ce qui se fait de l’autre côté de l’Atlantique, et à en prendre exemple.
La France a-t-elle l’ambition, sinon la prétention, d’être un modèle sur la scène internationale? Noble destin que d’aspirer à servir d’exemple. Un peu à la manière des Etats-Unis, la France souhaiterait ainsi ne pas uniquement être connue pour le pragmatisme de ses positionnements sur la scène internationale, mais bel et bien pour les idées – voire même valeurs – qu’elle entendrait véhiculer. Cette «certaine idée de la France», concept pour le moins gaullien, est aujourd’hui partagé de façon quasi unanime par la classe politique. Modèle économique, social, démocratique ou vertueux sont ainsi les pistes les plus souvent évoquées par des personnalités politiques qui, à droite comme à gauche, voient forcément dans la France un Etat destiné à jouer un rôle de premier plan. Une sorte de rôle messianique dont Paris, tout autant que Washington, serait porteur. Mais pour y parvenir, il faudrait pouvoir proposer un modèle à part entière, et non se positionner par rapport à Washington. N’a-t-on pas reproché, à juste titre d’ailleurs, aux candidats George W. Bush et John Kerry, ainsi qu’à leur entourage, de ne pas aborder les questions de fond lors de la campagne 2004, et de trouver dans la France un alibi permettant d’éviter les vrais débats ?
La tendance de la France à faire la même chose, si elle conforte la thèse que les deux pays sont en de nombreux points très similaires, n’est pas moins critiquable. Inquiétant en tout cas que de se tourner vers un modèle politique que l’on hésite pas par ailleurs à décrier, et de le prendre pour exemple là où il y aurait pourtant tant à en redire! L’américanisation de la France peut plaire à certains et effrayer d’autres. Le débat mérite d’exister. L’américanisation de la vie politique française est en revanche un phénomène nettement mois louable, la survie de la «spécificité française» étant menacée.
Barthélémy Courmont est chercheur à l'Iris, responsable du bureau de l'IRIS à Taiwan
05:00 Publié dans BARTHELEMY COURMONT , POLITIQUE , RELATIONS TRANSATLANTIQUES | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : france, politique, états-unis, barthélémy courmont, europeus.org
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Commentaires
Lorsque l'on voit Sarkozy à Washington il y a quelques mois puis maintenant à Londres, et le ralliement de Glucksman, on peut se dire qu'il ne reste pas grand chose de gaulliste chez ce candidat.
Quant à comparer la France aux Etats-Unis gardons le sens des proportions et restons convaincus que rien ne pourra se faire, même pour la grandeur de la France et le maintien de sa spécificité culturelle, sans l'Europe. Tous les candidats à la présidentielle doivent en prendre conscience pour être crédibles et ne pas hésiter à le dire ! le reste est mensonge.
Catherine, blog "l'Europe dans la campagne"
http://catymi.blog.lemonde.fr/
Ecrit par : Catherine Guibourg | jeudi, 01 février 2007








