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jeudi, 04 octobre 2007

EDITION, MEDIAS, INDEPENDANCE : CE QUE LES INDEPENDANTS EN PENSENT

15e20f6e5ae3981e2d869a3e215e22cd.jpgLa scène se passe il y a quelques jours de cela, à Strasbourg, dans le cadre des rencontres de la Bibliothèque idéale. André Schiffrin, Éric Hazan, Samuel Brussell, trois éditeurs fervents défenseurs de l’édition indépendante brossent un tableau peu réjouissant de l’édition et de la presse aujourd’hui.


844389fe4a1088de1b6945168a10a9b4.jpgFondateur des éditions La Fabrique, Éric Hazan lutte contre la concentration de l’édition depuis qu’il a quitté les éditions d’art de son père après rachat par le groupe Hachette. Il est catégorique : «Ceux qui possèdent les journaux possèdent aussi les livres dont les critiques sont faites par les mêmes journaux. Le fait qu’une maison comme Hachette possède un nombre important de maisons d’édition et que leurs livres soient critiqués dans des journaux qui appartiennent également au même groupe, crée un véritable problème. Les grands groupes sont également annonceurs dans les pages livres des quotidiens. Ces annonceurs aiment bien que l’on parle de leurs livres, de préférence pour en dire du bien. Une maison d’édition qui signe des contrats publicitaires est capable de rompre des contrats parce que l’on a omis de parler ou mal parlé de ses livres. Évidemment, les journalistes sont responsables, mais chacun le sait, à la tête des grands journaux qui appartiennent aux grands groupes, on met des gens sûrs. Juste en dessous, on met des gens assez sûrs, ensuite on trouve les journalistes qui sont des pigistes, des précaires, des gens fragiles susceptibles d’être placés sur le prochain plan de restructuration, donc des gens qui font de l’autocensure. Évidemment, je ne pense pas que M. Lagardère regarde par-dessus l’épaule des journalistes qui font la critique des livres de chez Grasset. Il n’en a pas besoin. Le journaliste sait qu’il a intérêt à ne faire aucun pas de côté.

Enfin, phénomène spécifiquement français, la plupart des journalistes sont des auteurs en puissance. Si vous êtes critique littéraire et que vous démolissez les bouquins de Grasset ou du Seuil, et que vous allez ensuite leur proposer un roman, vous avez toutes les chances d’être mal reçu. Toutes ces raisons font qu’aujourd’hui la concentration capitaliste rend la critique française absolument infirme.»

Plus nuancé, Samuel Brussell, fondateur des éditions Anatolia et de la revue Le Lecteur, n’est pas d’accord avec Éric Hazan quand il affirme que la nullité de la critique est liée aux concentrations capitalistes, «Si on accepte ce postulat, cela veut dire que l’on déresponsabilise complètement les journalistes. Comme s’ils avaient le fusil sur la nuque ! Je crois que quelqu’un qui écrit aujourd’hui a la possibilité d’écrire bien s’il en a le talent. Et s’il sent une pression quelconque, il a toujours la possibilité de prendre la porte.» Pour l’auteur de Musique pour les vivants, le pouvoir de l’argent existait déjà au XIXe siècle, il suffit de lire les romans français ou russes écrits à cette époque. «Les choses sont beaucoup plus complexes. Cette concentration de pouvoirs, cette concentration de moyens, est là, on ne peut la nier. Mais c’est une illusion de penser que le capital est de droite ou de gauche. Les subventions ne suffisent pas à rentabiliser un livre, et l’éditeur doit prendre des risques. Je ne minimiserai pas les pressions, mais personne ne peut se permettre de perdre de l’argent. Et pourtant, les livres de qualité sont prescrits pour perdre de l’argent. Si on s’imagine le contraire, on est totalement dans l’erreur.»

André Schiffrin (auteur de L’Édition sans éditeurs, Le Contrôle de la parole et Mémoires Allers-Retours), fils de Jacques Schiffrin, le fondateur de La Pléiade, a été durant une trentaine d’années à la tête d’une maison prestigieuse d’édition américaine (Pantheon Books). Il préfère parler de structures que de personnes. «Il y a des structures en France que l’on accepte sans se poser de questions. Par exemple, chaque fois que vous entrez dans une gare, vous trouvez un kiosque Relais et pourquoi ? Parce que, au Second Empire, M. Hachette a conclu un accord avec M. Fouché, le chef de la police secrète de Napoléon. Si on lui donnait le monopole de la distribution dans les gares, il ferait une censure du livre. C’est pourquoi aujourd’hui on trouve sans difficulté dans les kiosques Relais les livres de chez Hachette ; les autres, avec plus de difficultés.»

Éric Hazan poursuit : «Je suis un optimiste viscéral et je pense que l’on ne sera pas laminé. Il ne faut pas pour autant être angélique et dire : le système n’est pas si mal et dans mon coin je me débrouille. Non, je pense que c’est une erreur. Il faut avoir une analyse complète de l’ensemble des  systèmes pour pouvoir utiliser les armes qui sont à notre portée et pour continuer à exister. SI nous ne faisons rien, si nous ne comprenons pas ce qui se passe autour de nous, personne dans les milieux de l’oligarchie  médiatico-politico-financière qui nous gouverne, personne ne versera une larme sur la disparition de l’édition et de la librairie indépendante. Parce que la nature de cette édition et de cette librairie indépendante est d’être critique. Si nous ne faisons rien, les 17% de chiffre d’affaires que représente la librairie indépendante vont diminuer de 2% tous les deux ans jusqu’à représenter une espèce de séquelle que l’on pourra localiser avec des punaises sur une carte de France. Si on ne comprend pas que nous sommes devant le rouleau compresseur de la concentration capitaliste des grands groupes jointe à un autre rouleau compresseur qui est celui de l’État dans lequel nous vivons, on verra disparaître tout ce qui fait le moteur de la diffusion du savoir et de la pensée dans ce pays »

Et André Schiffrin de conclure : «Aux États-Unis le secrétaire d’État a convoqué les chefs de tous les réseaux de télévision et leur a dit : on ne veut pas voir de blessés civils sur nos écrans. Il savait très bien que les atrocités dévoilées dans la presse et la télévision avaient précipité la fin de la guerre au Vietnam. Ce qui a été plus inquiétant, c’est que l’on n’a vu aucun livre des grands groupes relater qu’il y avait eu des blessés civils. Durant les deux premières années du gouvernement Bush, aucune maison d’édition d’un grand groupe n’a publié un livre contre sa politique en Irak. Si la presse, si la télévision, si les grandes maisons d’édition avaient publié la vérité, cette guerre aurait pu être évitée, cela j’en suis persuadé. Il ne faut pas oublier que beaucoup d’Américains avaient voté pour Gore, il y avait un potentiel de lecteurs pour ce genre de publication contre la guerre, des maisons indépendantes comme la mienne et beaucoup d’autres. Mais ces éditeurs indépendants n’avaient pas accès à la distribution, n’avaient pas d’échos dans la presse. La situation terrible dans laquelle tout le monde - y compris les Français - se trouve actuellement au Moyen-Orient est due au fait qu’il n’y avait pas de liberté suffisante pour exprimer ce débat dans la presse américaine. On ne parle pas du luxe, et c’est du luxe de lire de la bonne littérature, on parle de l’essence de la démocratie. Ce qui m’inquiète, ce sont les questions que l’on ne pose plus.»
 

Commentaires

Réjouissant qu'un journaliste libre, non seulement ait assisté à ce débat fondamental quand on veut faire fête aux livres, mais qu'il en ait scrupuleusement et fidèlement reproduit la substance.

Une petite précision cependant : la concentration capitaliste ne concerne pas seulement l'édition, elle menace tout autant la diffusion, c'est à dire les librairies indépendantes, animées par de vrais libraires, passionnément engagés.
En s'y rendant les lecteurs peuvent intervenir par leur choix, c'est pourquoi cette belle manifestation qu'est la bibliothèque idéale devrait essaimer vers des échoppes moins centrales, souvent aussi bien achalandées ( si ce n'est par la hauteur des piles pour choix quasi forcé). Et puis ... les commandes sont souvent satisfaites dans les 24 heures ...
Les auteurs de renom y viendraient-ils ? Je suis optimiste pour ce qui concerne la plupart d'entre eux . D'ailleurs les deux ne sont pas incomptatibles .
Antoine Spohr

Ecrit par : Spohr | jeudi, 04 octobre 2007

Je désire avoir des renseignements sur la possibilité d'être édité dans une maison américaine

Ecrit par : Wilfrid KIWANGA | vendredi, 20 juin 2008

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