mercredi, 30 mars 2005

ARRETONS DE PRENDRE LES TURCS POUR DES TETES DE TURCS

Depuis plus de quarante ans les Turcs sont pratiquement en symbiose avec toutes les institutions européennes. Et pourtant, les Français réagissent aujourd’hui comme si la candidature de la Turquie leur avait était présentée comme un fait nouveau et accompli. Nombreux ont été les commentaires publiés en ce sens suite à mon premier article sur Europeus. Pis, ceux-ci, dans leur majorité, n’ont pas le courage politique de reconnaître le fait qu'aucun de leurs chefs d'Etat - y compris Valéry Giscard d’Estaing - ne s'est jamais prononcé contre la candidature d’Ankara. La loi sur le référendum adoptée par le parlement français n’est d’ailleurs, sur ce point, pas une donnée anodine. Elle reflète cette négation de la politique étrangère menée par Paris et l’Union depuis de nombreuses années. Comment, en ces circonstances, croire encore aux paroles de l’Etat français. Croire au contenu des traités internationaux qu’il signe. Mon amertume est grande. Tout comme l'ignorance des Français sur tout ce qui touche à la Turquie. Non pas qu’il ne soit pas possible d’être en désaccord avec la candidature turque, mais la campagne aujourd’hui menée n’a rien d’un débat d’idées. Elle est purement et tristement accusatoire. Comme s’il était besoin de donner sens à l’expression «tête de Turc». Accusée de tous les maux, constamment montrée du doigt, insultée, la Turquie l’est plus que jamais en France. Ce pays qui semble avoir oublié que sa propre histoire n’est pas empreinte d’heures uniquement glorieuses. L’Indochine et l’Algérie en sont deux souvenirs. Oubliés ou tus dans l’hexagone. Encore vifs et douloureux dans l’esprit et la chair de nombreuses victimes des forces françaises d’alors. Il est bien plus facile d’accuser quand on s’achète une bonne conscience, quand on passe sous silence ses propres crimes.

Plus courageux, les Allemands ont, eux, fait ce travail de mémoire. Pas une semaine ne se passe sans que le régime hitlérien soit dénoncé sur dans un film ou une émission télévisée. Combien de productions françaises dénoncent les massacres, les crimes, les tortures commises par la France dans les pays qu’elle a occupés. Les Hollandais sont quant à eux en train de juger l'homme d'affaire Frans van Anraat, qui avait vendu des produits chimiques a Saddam Hussein. Ceux-là mêmes qui lui avait permis de gazer les Kurdes du Nord de l'Irak. La France a peut être vendu dix fois plus de matériel et produits militaires à Saddam. Pourquoi nul ne s’interroge aujourd’hui à Paris sur les effets de ces actes. Sur les responsabilités qui en découlent ? Beaucoup de choses seraient à dire… Plutôt que de se complaire dans le rôle de donneurs de leçons, les intellectuels français seraient bien inspirés de se pencher sur l’histoire récente de leur pays. D'aller voir le film allemand La Chute. D’encourager les cinéastes hexagonaux à promouvoir ce travail de mémoire et d’autocritique… Pourquoi dire tout cela ? Parce que la très grande majorité des opposants français à l’adhésion de la Turquie usent et abusent d’arguments dégradants, ne jugent pas une seconde utile de faire leur propre autocritique hexagonale avant de s’en prendre à autrui. Je l’ai déjà dit, chacun a le droit de s’opposer à l’entrée d’Ankara dans l’Union. Mais nul ne peut l’exercer de manière insultante. A l’égard d’un autre pays, d’une autre nation.

La propagande unilatérale des Arméniens résidant en France s’apparente sur ce point à un véritable conditionnent des esprits. Les allégations arméniennes n'ont rien avoir avec les rapports actuels entretenus entre l’Union et la Turquie qui ouvriront ensemble les négociations d’adhésions en septembre 2005. Celles-ci seront longues. Tout le monde en convient, nous les premiers. Peut-être cela prendra-t-il sept à huit ans. Peut-être dix à douze. Chaque pays membre aura au cours de cette période la possibilité d'intervenir dans le processus selon ses propres sensibilités. Plus important encore, en pouvant s’exprimer in fine sur la candidature d’Ankara par référendum, les Français pourront, à l’issue de cette phase de travail, voter contre la Turquie. Alors pourquoi ce débat aujourd’hui hostile, insultant… ? D’ailleurs, il n’appartiendra pas uniquement aux Français de s’exprimer sur l’adhésion mais aux Turcs eux-mêmes… Certes de nombreux problèmes existent en Turquie. Le nier serait absurde et ce n’est nullement dans notre intention. Mais nous sommes également en mesure de les résoudre, d’avancer. D’une monarchie, ce pays est devenu une république. D’une théocratie, un Etat laïque. Sans être une puissance pétrolière ou minière, la Turquie est devenue au fil des ans une puissance économique non négligeable. Nombreux, très nombreux, même, sont les produits d’origine turque vendus en Europe.

Sur le plan politique, la Turquie refuserait tout dialogue avec l’Arménie, avec sa diaspora ? Ce serait peut-être oublier un peu vite qu’Ankara a été la première à reconnaître l'indépendance de ce pays en 1991, bien avant de nombreux pays membres de l’Union. J’étais ministre à cette époque. Les relations entre nos deux Etats étaient d’ailleurs sur le point de se régulariser. Jusqu’à l'occupation de l’Azerbaïdjan et le refoulement de leur territoire de plus d'un million d'Azéri. Un véritable gâchis… également vite oublié dans certaines rédactions françaises. Celle du Monde Diplomatique en particulier qui, en mars, mettait en avant un reportage réalisé par deux Français d’origine arménienne : J.J. Varoujan et A. Agoudjian. Son titre : Exils arméniens, dans lequel est question du blocus imposé par l'Azerbaïdjan. Dans la même édition, deux pages sont consacrées aux Etats turcophones d’Asie centrale. Deux pages rédigées par un autre Arménien de souche, Vicken Cheterian. Un auteur qui, sans surprise, s’empresse de démontrer dans son article combien ces Etats sont autoritaires et répressifs. Peut-être serait-il bon que ceux qui demandent à la Turquie de reconnaître le génocide arménien commencent par adopter une démarche honnête et lucide sur la réalité de certains faits. Peut-être devraient-ils, au risque de me répéter, mentionner que 30% du territoire azéri est occupé par l’Arménie. Que plus d’un million d'Azéri ont dû fuir leur pays. Je ne parlerai même pas des milliers d'enfants, de femmes et de vieillards tombés sous les balles arméniennes pour rendre cette occupation possible. Peut-être aurait-il aussi été bon de rappeler que la seule aide dont ont pu bénéficier les républiques turcophones pour avancer vers le chemin de la prospérité et de la démocratie ont été turques et qu’à la différence d’autres Etats, ceux-ci n’ont en rien bénéficié d’une aide de l’Union… Tout simplement, peut-être, le Monde diplomatique aurait-il pu faire ce que son métier impose, adopter un minimum d’objectivité journalistique. La critique peut-être fondée, appuyée. Mais pour être cohérente et honnête elle doit encore être égalitaire dans sa démarche.

Cette façon de faire est d’autant plus inquiétante que les dernières études publiées montrent que le racisme, la xénophobie et l'antisémitisme augmentent en France. Cela me choque, venant du pays des droits de l’homme, mais ne m’étonne malheureusement guère. Cette montée, nous l’avons en tant que Turcs senti venir depuis plusieurs années. Nous avons tenté d'en alerter nos amis français. En vain… Ceux qui, aujourd’hui, n'osent pas/plus déclarer ouvertement leur hostilité aux Maghrébins et aux personnes de confession juive reportent leur haine sur une autre cible, turque dont on peut craindre les effets. Au cours des quinze dernières années, les milices néo-nazis allemandes ont en effet, dans un climat similaire, incendiés plus de 1500 maisons, magasins ou bureaux appartenant à des citoyens d’origine turque. Des centaines d’entre eux ont été blessés. Des dizaines tuées ou brûlées vives. Là encore, peu de médias allemands s’en sont fait l’écho… Est-ce cela que l’on veut en France ? Créer un climat d’hystérie et de haine en vers la communauté turcophone présente dans l’hexagone ? De donner suffisamment de «courage» aux extrémistes français d'imiter leur collègues d’outre-Rhin ? Peut-être Nicolas Sarkozy, récent ministre français de l’intérieur et candidat déclaré à la présidentielle de 2007, qui partage avec Angela Markel, la présidente de la CDU allemande, une véritable hostilité a l'égard des Turcs, ferait-il bien, comme tant d’autres, de se poser la question.

Bülent Akarcali est ancien ministre turc

jeudi, 10 mars 2005

TURQUIE, FRANCE, UNION EUROPEENNE. LE TEMPS DE L’INCOMPREHENSION

Au cours de ces trente dernières années, je n’ai jamais cessé de militer en faveur de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Porte-parole de la francophonie au sein du parlement d’Ankara, mes fonctions successives m’ont conduit, dès 1984, à nouer de nombreux rapports avec les présidents François Mitterrand et Jacques Chirac, ainsi qu’avec un grand nombre d’hommes politiques français. Des contacts privilégiés, réguliers et personnels. Mais aujourd’hui, force est de constater, avec amertume et stupéfaction, que les choses ont changé en France. Que sa classe politique, en particulier, remet désormais et sans cesse en cause le «principe de l’adhésion de la Turquie». Pourquoi si tard, après autant d’années ? Pourquoi maintenant? Revenons en arrière. De 1984 à 2003, je ne me souviens pas d’avoir eu un seul écho de déclarations mettant en cause l’adhésion de la Turquie, tant au niveau institutionnel (Conseil de l’Europe, Parlement européen, ex-RPR et UDF, parlement français...) qu’au niveau du débat politique français, exception faite des personnalités membres de partis ou mouvements politiques d’extrême droite. La Turquie qui a fait, lors des cinq dernières années, d’énormes progrès en terme de droits de l’homme et démocratiques, n’a jamais été, à cette époque, fustigée pour ses déficiences en ce domaine. Depuis Charles de Gaulle, aucun chef d’état français, y compris Valéry Giscard d’Estaing, n’a, au cours de son mandat, fait objection à cette volonté et aspiration légitime du peuple turc de rejoindre l’Union. Bien au contraire, plusieurs chefs d'état ont confirmé, sans équivoque, la vocation européenne de la Turquie!

Cette vocation n’est pas nouvelle. Dès 1958, La Turquie s’adresse au Marché Commun. Signe en 1963 l’Accord d’Association qui prévoit ouvertement l’adhésion et introduit en 1987 une demande d’adhésion directe. La réponse donnée est alors un oui conditionné au «respect des droits de l’homme» et à l’établissement d’une «meilleure démocratie». A l’époque, les critères de Copenhague n’avaient pas encore été formulés. En 1995 est signée l’union douanière, accueillie favorablement par la France, troisième partenaire commercial de la Turquie. Aucun débat contradictoire, susceptible de mettre en cause cette étape décisive vers une intégration pleine et entière de la Turquie n’eut lieu. Ni à l’Assemblée nationale, ni au Sénat français, ni au sein des partis politiques ou de la presse. Enfin, à Helsinki, en 1999, le verdict de l’Union tomba. Sans aucune ambiguïté : «La Turquie sera traitée au même titre et sur un pied d’égalité» avec les autres candidats à l’adhésion, pour autant qu’elle satisfasse aux exigences des critères de Copenhague. Là encore, aucune opposition notable de la part des partis politiques et de la presse française ne fut à relever.

Avons-nous fait preuve de naïveté en croyant que les chefs d’Etats français, directement élus par le peuple français représentent la France ? Devons-nous penser qu’en matière de politique internationale, les engagements pris par les chefs d’Etat ne font plus autorité sur la politique française ? Serait-ce le cas si Nicolas Sarkozy entrait prochainement à l’Elysée ? Je ne le pense pas et je n’y crois pas. Pour moi, la France est et restera un Etat de droit respectant les politiques et engagements de ses dirigeants. Mais je dois admettre que je suis choqué, éhonté en tant que francophone de Turquie de lire certains écrits et articles et d’entendre certaines déclarations de politiciens et de représentants de la presse française. Aucune recherche. Aucun rationalisme. Aucune connaissance. Aucune information correcte n’en transpire. La position en défaveur de l’adhésion de la Turquie qui en ressort n’est basée que sur des préjugées, des formules clichées. A croire que tous se sont accordés pour rejeter toute information sérieuse et correcte. Que l’objectivité leur fait peur. Sans doute, sont-ils heureux dans le monde de désinformation totale qu’ils se sont crées.

Quand je regarde Nicolas Sarkozy sur la chaîne francophone TV5, accessible en Turquie via les réseau câblé de Turk Telekom, je constate non seulement que la quasi-totalité de ses arguments sont faux mais, plus grave encore, qu'il trompe le peuple français par ses dires! Il en est de même pour l’édito du 6 décembre dernier de Denis Jeamrar publié dans l’Express International. A écouter certains politiciens et lire certains journalistes français, on risque de se demander quand viendra la nuit de cristal pour les Turcs vivant en France ! C’est peut-être cette vague anti-turque ou turcophobie qui a encouragé Jean-Marie Le Pen à dire «qu’en fait, les nazis n’étaient pas si mauvais que ça ! »… Les divers dirigeants de l’UMP et de l’UDF ne se rendent pas compte que leurs déclarations frisent le racisme. En conclusion, une petite proposition. Que les politiciens français et certaines personnalités journalistiques françaises, ayant des doutes sur l’adhésion de mon pays ainsi que sur ses capacités à se réformer et à transposer l’acquis communautaire, effectuent une visite en Turquie. Afin de mieux de mieux connaître cet Etat qui semble tant les troubler. Et de s’en faire une idée plus juste et bien plus en rapport avec la réalité.

Par Bülent Akarcali, ancien ministre turc