samedi, 28 mai 2005
LE TRIOMPHE DE LA DISSIDENCE
Lundi prochain, la France risque de se réveiller Groggy. Les français, coutumiers du coup de butoir politique, depuis prés de vingt ans, s’apprêtent à accomplir un exercice désormais favori: le défoulement. Seulement, cette fois-ci, la question n’engage pas leur seul sort. Elle hypothèque, en partie, la construction de l’Europe dont ils sont les séculiers fondateurs. Mitterrand, réveille toi, ils sont devenus fous.
Le rejet du traité constitutionnel, annoncé par la récurrence et la persévérance de la prophétie des sondages, est fort probable. L’opinion française va, en faisant, valider non seulement la fracture sociale qui la mine, mais confirmer le divorce institutionnel qui lamine la continuité politique.
En effet, UMP, UDF, Vert et PS, la Présidence de la République, l’intégralité du gouvernement, 80% de la représentation nationale, Sénat et Parlement confondus, et presque la quasi-totalité des grands médias sont pour le Oui. Ce sont pourtant les nonistes qui ont le vent en poupe. C’est le triomphe de la dissidence. Les partisans du oui en sont à invoquer la magie du renversement du match A.S Milan/Liverpool pour croire au miracle.
Le choix par Jacques Chirac du referendum, comme outil de démocratie populaire, est entrain de se muer en boomerang. Cette option était elle-même présidée, entre autres, par un calcul tactique. Il s’agissait, en plus de diviser une gauche victorieuse aux dernières consultations électorales, de se refaire une santé politique sur le dos de l’Europe. Au lieu de répondre à la question, l’opinion s’apprête donc à riposter au questionneur. Elle privilégiera son refus du contexte actuel pour récuser un texte encore virtuel, quitte à se tromper de colère. Ceux qui rêvent du grand soir auront somme toute, dimanche, leur petite soirée.
Les français, il est vrai, ne se sont que rarement passionnés pour les institutions européennes. Ils étaient renforcés en cela par un personnel politique qui a toujours fait preuve d’un mépris à l’égard de l’Europe. Leur demander leur avis sur un texte complexe de prés 400 pages était, bien honorable, légèrement hasardeux. Et si l’on devait retenir un élément positif de cette consultation, ce serait assurément le retour du goût du débat dans une opinion qu’on disait atonique, désabusée et désintéressée par la chose publique.
La victoire du non enfantera essentiellement trois perdants : L’Europe qui devra différer son édification au moment où le monde se recompose en aires gigantesques. Le Président de la République qui à force d’exceller dans la tactique et la stratégie électorale a fini par étouffer toute certitude et espérance. Enfin la gauche. Ses dissensions sont tellement abyssales que cela l’éloigne des perspectives d’alternance. Dans ce débat, elle aura, en plus de fabriquer des éclopés, exhibée des discordes telles que tout rassemblement, dans l’immédiat, apparaîtrait comme un rabibochage d’opportunité ou un bricolage électorale.
Ce scénario risque, tactique oblige, d’accélérer le temps politique…Dissolution? Qui a dit dissolution ?
Par Driss Ajbali, sociologue
11:05 Publié dans CONSTITUTION , DRISS AJBALI | Lien permanent | Commentaires (19) | Envoyer cette note | Tags : Europe
mardi, 26 avril 2005
NON A UN VOTE DE DEFAUSSE ...
Ce week-end, nous avons bouclé les trois ans qui nous séparent du 21 avril 2002…Un souvenir nauséeux pour tout « Républicain ». Une défaite pour les « partis de gouvernement » :35% des voix seulement pour Chirac et Jospin réunis. La République et la France défigurées, comme souillées, par la présence, au second tour, d’un candidat de l’extrême droite pourfendeur des valeurs proclamées. Le choix s’est très vite imposé comme un… non choix. Plus question de suffrage défouloir, de vote zapping, de suffrage d’humeur. Un vote massif non d’adhésion mais d’élimination. La profonde démoralisation de la France d’aujourd’hui provient, en partie, des soubresauts de cette élection par défaut.
Nombre de nos concitoyens vivent mal une situation difficile, des réformes douloureuses et agressives, et une crise profonde de la démocratie représentative. Raffarin, malgré l’intégralité des leviers de pouvoir, a failli à sa mission de confection d’espérance. Il cristallise sur sa personne une impopularité âpre, chronique et inédite par sa durée. Cette situation pollue le débat sur le traité constitutionnel pour l’Union européenne Elle le rend irrationnel et impur. Avec un contexte qui dessert le texte. Avec la tentation de se tromper d’échéances démocratiques, de détourner les vrais enjeux, de prendre l’Europe en otage. D’oublier que dans les urnes, le 29 mai, les OUI et les NON ne seront ni de droite ni de gauche, mais s’additionneront selon des lois arithmétiques.
Un vote de défausse ne compenserait pas le vote par défaut du 21 avril. On ne vote pas l’avenir de ses enfants par un transfert irresponsable de culpabilité.
Driss AJBALI est sociologue, auteur de « Violences et immigrations », et co-auteur de « Ben Laden n’est pas dans l’Ascenseur» (ed. Desmaret)
16:59 Publié dans DRISS AJBALI | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : Europe
samedi, 08 janvier 2005
CULPABILITE SALUBRE
Le tsunami de l’Océan Indien n’a pas simplement provoqué un chaos incalculable. Il est aussi en passe d’engendrer des attitudes humaines inédites. En effet, après la mondialisation de l’économie et son cortège de fractures. Après la mondialisation de la terreur avec son chapelet de dates sanguinolentes. Voilà qu’on parle non seulement de la mondialisation du malheur, mais aussi, bien heureusement, d’une forme de mondialisation de la solidarité. Il ne faut pas s’y tromper. L’essentiel de cette solidarité ne passe pas par les dirigeants européens, japonais ou américains trop rompus au cynisme. Elle est d’abord, dans une forme d’immédiateté impressionnante, l’aboutissement d’un élan de solidarité des peuples. Ce n’est pas un réflexe, diplomatiquement pavlovien, des Etats. C’est une vague, si j’ose dire, « tsunamienne » des opinions. Tous les observateurs avisés s’accordent sur le caractère inédit de ce sentiment, sa globalisation, son ampleur et son authenticité. Et ce n’est vouloir être cruel que de rappeler que c’est sur la pression, entre autres, de son opinion que l’administration Bush est revenue sur sa pingrerie multipliant par dix son aide aux pays sinistrés.
Jacques Attali n’a pas hésité à apprécier la déflagration sismique à l’aune du 11 septembre et à comparer la vague destructrice avec les avions obus. Au-delà des proportions, le gigantisme des effets d’une opération humaine semble partager avec les effets de la réaction tectonique et naturelle un dénominateur: le témoignage, par médias et NTIC interposés, d’une opinion publique mondiale. Tous les ingrédients se sont donnés rendez-vous pour inciter chimiquement cette solidarité mondiale. Dans un monde en proie à un morcellement identitaire propice aux indifférences, voilà une catastrophe qui, en terme d’espace, se produit dans un des endroits les plus miséreux de la planète mais aussi les plus magnifiques. En terme de temps, elle se déroule entre Noël et nouvel an, période fortunée en bons sentiments. Enfin et en terme de victimes, elle a avalé massivement et indistinctement autochtones et vacanciers. Elle a touché, dans ses effets collatéraux, plusieurs nations en même temps. C’est ce qui a inspiré à Michel Serres la métaphore du « bateau humain » dans lequel tout l’équipage se sent concerné. Ce ne sont pas simplement les Indonésiens, les Sri lankais ou les Thaïlandais qui sont suppliciés. C’est toute l’humanité qui se sent atteinte dans sa fragilité face aux lois de la nature.
Ce « téléthon » planétaire auquel nous assistons, cette surenchère de dons et ce palmarès de largesses doivent avoir comme ressort une forme culpabilité. Culpabilité face à l’inégalité absolue : politique, économique et même face à la nature. La tempête monstrueuse de 1999 ou les ouragans de Miami ont-ils jamais suscité la même compassion ? Non, chacun sait que les catastrophes, dans les pays riches, deviennent quasiment des affaires internes, privées. Elles finissent toujours par être domestiquées techniquement, sans quoi, il y a faute humaine. Et donc politique.
Par Driss Ajbali - sociologue et chroniqueur pour Libération et Aujourd’hui le Maroc
11:20 Publié dans DRISS AJBALI , RELATIONS EXTERIEURES , SOCIETE | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Europe
mardi, 07 décembre 2004
L'ISLAM ET LA REPUBLIQUE
«Il faut inviter l’Islam à la table de la République», c’est ainsi que, sur le parvis de la cathédrale de Strasbourg, Jean-pierre Chevènement, alors ministre de l’Intérieur et du Culte, entendait le dialogue et la reconnaissance du culte musulman. Force est de constater, deux ans après l’installation du Conseil français du culte musulman, que son successeur, Nicolas Sarkozy, a plutôt invité la République à la table de l’Islam. Nicolas Sarkozy, dont personne n’ignore le caractère actif d’homme pressé, entendait donner sens à cette «tuyauterie» complexe qu’est le panorama musulman français. Ce paysage s’est laborieusement construit sur les vingt dernières années. Il s’incarne pour l’essentiel dans les quatre mille lieux de culte éparpillés sur le territoire hexagonal que certains n’ont pas hésité à qualifier «d’Islam des caves». L’émergence de cet Islam est lui-même le produit de la loi du 9 octobre 1981 qui a abrogé les discriminations à l’encontre des étrangers, introduites par le décret-loi de 1939. Cette abrogation a rétabli la liberté d’association dans sa plénitude de principe et sa généralité. Au passage, pour les mémoires courtes, il n’est pas inutile de rappeler que c’est la gauche, et son honneur, qui a exterminé cette ségrégation qui était intolérable.
Cette liberté d’association a surtout favorisé la prolifération des associations cultuelles qui à l’époque avançaient masquées sous le vocable culturel. Le chômage, les invalidités et le vieillissement de l’immigration maghrébine
constituaient un humus favorable pour ce développement. C’est au milieu des années quatre-vingt que vont démarrer des organisations embryonnaires à l’échelle nationale. Elles seront confortées par des événements qui mettent à mal la question de l’intégration : l’affaire Malik Oussekine en 1986, le débat sur le code de la famille en 1987, l’affaire Rochdi, l’affaire du foulard en 1989…Du coup, les pouvoirs publics vont tenter d’accompagner la question de l’organisation de l’Islam en France. Depuis le début des années quatre-vingt-dix, sept ministres de l’Intérieur vont se succéder, en se passant, à chaque fois, l’islamique patate chaude. A la différence de ses prédécesseurs (Joxe, Debré, Chevènement…) Sarkozy va procéder par une mixtion d’un certain volontarisme et d’un cynisme certain.
Profitant de la conjonction de plusieurs circonstances (11 septembre, 21 avril..), il a hâté le mouvement pour faire émerger un outil de coordination. Sa détermination recelait, entre autres, deux attentes: Une attente politique, d’abord. Sur cette question comme sur d’autres, il entend illustrer sa méthode. Il cultive l’image de l’homme qui fait aboutir les dossiers, les plus difficiles en particulier. Il veut réussir là où ses devanciers ont échoué. Mais le calcul n’est pas loin. Lui qui ne néglige rien de son plan de carrière entend bien, le moment venu (une présidentielle, par exemple), engranger les voix des musulmans qui gonflent de plus en plus le corps électoral. Une attente sécuritaire ensuite. Le ministre de l’Intérieur et du Culte a d’abord des préoccupations de sûreté publique avant d’avoir des états d’âmes philosophiques et religieuses. Dans les cités lépreuses de France, un imam peut, selon cette vision sécuritaire, être un vecteur de paix s’il ne fait pas des prêches incendiaires.
Conscient de la profondeur balkanique de la chose musulmane et de sa polyphonie, Sarkozy va réussir le tour de force de mettre, autour de la table, les différentes tendances de l’Islam de France. Il va triompher sur leurs divergences abyssales. Pour rassembler tous les suzerains sarrasins, il n’a pas hésité à dealer avec les différents leaders, en forçant leurs natures contraires. Mais la photo de famille a un prix : Consacrer, par un glissement, les représentants du culte musulman comme des interlocuteurs de la République sur les questions relatives à l’immigration musulmane. Tordre le cou à la règle démocratique et intangible qui veut que toute représentation soit l’aboutissement d’un suffrage. Il commence donc par nommer un président et un bureau avant l’élection. Plus démocratique tu meurs. Ensuite il a conçu, une première dans l’histoire du suffrage, l’élection au mètre carré : Plus ton lieu de culte est grand, plus tu auras d’électeurs. Ce serait proprement outrageant si ce n’était grotesque. Raison invoquée, la communauté musulmane de France n’est pas mature pour la chose élective.
Dalil Boubakeur, l’homme de la mosquée de Paris, dont le financement est assuré par l’Algérie, en deviendra le président. Deux vices présidences vont enserrer la présidence. Fouad Alaoui (UOIF : Union des Organisations Islamiques de France) dont tout le monde valide la proximité avec les frères musulmans. Mohammed Béchari (FNMF : Fédération Nationale des Musulmans de France) où le M de son organisation pourrait être remplacé par «Marocain». Cette trilogie est le ciment du conseil. Les autres sièges sont cosmétiques quand ils ne sont pas de simples alibis. Entre Alaoui et Béchari, Dalil Boubakeur va se sentir à l’étroit. Surtout au lendemain des élections dans les régions. Minoritaire dans les urnes où il a subi «un massacre électoral», Boubakeur vivra, ce qui est une réalité sociologique, comme une grave atteinte à la légitimité et au prestige de la mosquée de Paris. Depuis, il hésite à aller sereinement vers la deuxième phase du processus, prévue et actée. Le bureau actuel arrive à son terme. Il s’agira en 2005 d’avoir un vrai bureau issu des urnes. Pauvre Dalil, il a pris goût pour la cooptation. Le montage. Sarkozy qui lui convenait hier ne semble plus l’agréer aujourd’hui. Hier il trouvait que le corps électoral, défini par mètres carrés, n’était pas mature. Aujourd’hui, il doit le trouver indigne de voter puisqu’il risque d’en être la victime.
Dominique de Villepin, actuel ministre de l’Intérieur, se débat avec cet héritage bordélique. Il veut éviter à Sarkozy de se trouver dans la situation du docteur Frankenstein. L’objectif de Villepin n’est pas de sauver la mise à Sarkozy. De cela, il en a cure. Il veut sortir l’Islam de France de l’impasse dans laquelle celui-ci l’a mis. L’idée d’une fondation qui pourrait financer le culte islamique en France est en train de prendre forme. Il y aurait à travers cette fondation la possibilité d'orienter un certain nombre de contributions de fidèles, voire de pays étrangers, en totale et pleine transparence. Cet argent pourrait servir à la construction de lieux de culte, voire encore à la formation des imams. La question essentielle est de régler concrètement et matériellement les besoins du culte musulman. Elle n’est pas de conforter des baronnies qui sont fascinées par les ors de la République. Les 600.000 pratiquants (sur 5 millions de musulmans) ne demandent pas autre chose que de pratiquer leur culte dans des conditions dignes. Pour cela, il n’est pas besoin de démanteler les outils éprouvés de la République comme le propose Sarkozy en plaidant pour la modification de la loi 1905, pivot de la laïcité. Sacré Sarkozy, il est décidément incorrigible.
20:15 Publié dans CULTURES & RELIGIONS , DRISS AJBALI | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Europe
mardi, 30 novembre 2004
Driss Ajbali
Driss Ajbali est sociologue et consultant. Auteur de plusieurs articles sur les questions de l’intégration et de citoyenneté et de deux ouvrages dont « Ben Laden n’est pas dans l’ascenseur » avec Daniel Riot, il est également, depuis quatre ans, chroniqueur hebdomadaire dans divers journaux marocains dont Libération et Aujourd’hui le Maroc. En 2002 Driss Ajbali a été nommé, par le Roi du Maroc, membre du Conseil Consultatif des Droits de l’Homme.
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00:40 Publié dans CONTRIBUTEURS , DRISS AJBALI | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note








