mardi, 21 décembre 2004
CONFLITS GELES ET OUBLIES EN EUROPE
Samedi soir, de retour de Verviers où la communauté tchétchène de Belgique organisait une soirée culturelle à laquelle participait une impressionnante palette d’artistes, nous avons rencontré dans le train qui nous ramenait à Bruxelles, quatre jeunes tchétchènes. Agés de 15-16 ans. L’un d’entre eux (que nous appellerons Ramzan) est arrivé il y a deux mois en Belgique. Seul. Envoyé d’autorité par sa mère après qu’il eut été arrêté, détenu, frappé. Et heureusement racheté à temps. Désormais, rester en Tchétchénie, signifierait pour lui pouvoir être arrêté à n’importe quel moment. Son père a «disparu». Autrement dit, il a été enlevé ou arrêté (ce qui veut dire à peu près la même chose aujourd’hui en Tchétchénie) sans que sa famille ne reçoive la moindre information. Sa mère est restée là-bas avec un fils plus jeune et avec l’espoir de retrouver son mari. Ramzan a 15 ans. Une bonne bouille. L’air débrouillard. Il a rencontré d’autres Tchétchènes et vit un peu chez l’un, un peu chez l’autre. Il y a deux jours il a été admis à l’école où il a commencé à apprendre le néerlandais. Lui et ses amis veulent étudier. Pour retourner en Tchétchénie.
Samedi 18 décembre toujours, sur le Figaro, Ana Palacio et Pierre Lellouche tirent des événements d’Ukraine quelques enseignements sans aucun doute utiles pour l’Europe. Ils nous rappellent les engagements pris par Moscou lors du fameux sommet d’Istanbul de l’OSCE, en 1999. Retrait des bases russes de Moldavie et de Géorgie. Ils font une longue liste des «conflits gelés» «contraires à l’acte fondateur Otan-Russie du 27 mai 1997 dans lequel Moscou s'engageait solennellement à respecter «le droit à l'autodétermination des peuples européens». [ce qui] aboutit à exporter l'insécurité et l'instabilité sur notre continent, tout en fragilisant les processus démocratiques dans les pays concernés». Transnistrie, Abkhazie, Ossétie du Sud, Nagorno-Karabakh. On cherche en vain la Tchétchénie. Il est vrai que là, le conflit est loin d’être gelé. Il est seulement effacé: de nos télévisions, de nos pensées, de nos préoccupations et donc de nos occupations. Il est vrai aussi que la Tchétchénie se trouve (encore) à l’intérieur des frontières de l’Etat russe. Sacro-sainte intégralité territoriale, une manière de ne toucher à rien. A ne pas confondre avec l’intégrité territoriale qui, comme l’intégrité physique pour un corps, renvoie (ou devrait renvoyer) à ce que des frontières entourent: des femmes, des hommes, des enfants, des vieillards, un territoire, des traditions, des richesses culturelles, naturelles, … Un concept, ce dernier, qui n’a plus cours depuis dix ans en Tchétchénie (et donc en Russie). De quelle intégrité pourrait-on bien parler quand 140.000 maisons et appartements ont été détruits (c’est l’administration tchétchène pro-russe qui le dit), 60.000 autres gravement endommagés (sur 300-350 mille) ? Quand la plupart des habitants sont soit «déplacés» dans leur propre pays, soit réfugiés ailleurs ? Quand 200.000 d’entre eux sont morts (20 % de la population initiale) ?
Etrange Europe qui se découvre enfin en Ukraine, en Turquie (n’en déplaise à Nicolas Sarkozy), qui finira (je l’espère) par se découvrir en Géorgie et qui se refuse de voir ce qu’un membre du Conseil de l’Europe réalise à l’intérieur de frontières que l’Europe s’obstine à reconnaître comme russes. Ce qui est plus que discutable d’un point de vue juridique, comme le rappelle Tony Wood dans un très bel article «The case for Chechnya» publié cette semaine dans The New Left Review. Pour Wood «La sécession de la Tchétchénie était conforme à la loi soviétique et le score obtenu par Dudaev lors de sa victoire électorale démontre l’ampleur du soutien populaire en faveur de la souveraineté. En outre, par delà tous les doutes que les autorités russes ont émis par la suite quant à la légitimité de l’indépendance, elles ont accepté à différentes occasions l’indépendance tchétchène de jure. Le 14 mars 1992, après des négociations sur une série de questions légales, économiques et de sécurité, les représentants russes et tchétchènes ont signé des protocoles qui faisaient référence explicitement à «l’indépendance politique et à l’Etat souverain de la République tchétchène», une formule qui fut reprise dans d’autres documents signés le 28 mai et le 25 septembre de la même année.»
Et ce serait l’Europe qui aurait, selon Vladimir Poutine, remis le «casque colonial». La réalité c’est que la Russie s’obstine à s’en couvrir le chef. La Tchétchénie est un morceau du Caucase du nord que les armées tsaristes ne conquirent «définitivement» qu’au XIXe siècle. Exactement à la même époque où la France annexait l’Algérie (conquête définitive en 1847). La conquête russe fut extrêmement brutale, faite de déportations (déjà), de décimations (déjà), de massacres (déjà), de la politique de la terre brûlée (déjà), de tortures (déjà), d’humiliations (déjà).
Seule nouveauté, nous savons (pour autant que nous voulions savoir).
Par Olivier Dupuis - député européen, 1999-2004
13:30 Publié dans OLIVIER DUPUIS, RELATIONS EXTERIEURES | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : Europe
vendredi, 17 décembre 2004
AU PAYS DU MILLION D'ELEPHANTS, L'UNION FAIT...DE LA COOPERATION
Faits d’hiver. En octobre dernier deux criminels ont été «libérés» par les autorités laotiennes. Arrêtés en octobre 1990, ils avaient été condamnés, deux ans plus tard, à quatorze ans de prison, par un «tribunal populaire». Comme il se doit. A l’époque ils étaient trois. Les têtes de file d’un mouvement révolutionnaire et subversif. L’un d’entre eux, Thongsouk Saysangkhi, est mort en 1998. En prison. A l’époque de leur arrestation, hauts dignitaires du régime - Thongsouk Saysangkhi était vice-ministre des Sciences et des Technologies, Latsami Khamphoui, ancien vice-ministre de l'Economie et du Plan et Feng Sakchittaphong, haut fonctionnaire du ministère de la Justice, ils avaient en fait sombré dans l’hérésie en fondant, quelque temps auparavant, un «Club social-démocrate» qui réunissait une quarantaine d’inconscients qui critiquaient le système de parti unique.
Gracieusement «élargis» en octobre dernier, au terme de leur peine (purgée au jour près), ils ont encore pu bénéficier des attentions du régime pendant deux mois. Le temps sans doute de reprendre un peu de poids et la juste mesure du régime toujours en place. Une fois plus présentables et une fois le sommet de l’ASEAN bouclé, ils ont retrouvé leurs épouses (dont l’une travaille à l’ambassade de France) et leurs familles le 3 décembre à Vientiane. Le jeudi 16 décembre, ils sont arrivés à Paris. Où ils ont été «accueillis pour raison médicale et humanitaire». Précision empressée du porte-parole du Quai d’Orsay, qui ajoute que les deux opposants laotiens «suivront, en milieu hospitalier, les traitements médicaux appropriés à leur état de santé pour le temps nécessaire à leurs soins».
D’autres ont moins (tout est relatif) de chance. Comme ces étudiants écervelés qui organisèrent, le 26 octobre 1999, une manifestation à Vientiane qui appelait à la démocratie, à la fin de la corruption, au droit à l’éducation et à la santé pour tous,… Les manifestants furent bloqués avant même d’avoir pu entamer leur marche pacifique. Au moins cinq d’entre eux furent arrêtés, d’autres réussirent à fuir et à traverser le Mékong à la nage. Il paraît qu’ils furent condamnés à vingt ans de prison, ramenés à dix pour trois d’entre eux et à cinq pour les deux autres. Mais cela n’a rien d’officiel. Leurs familles ne savent toujours pas. Elles attendent. L’un d’entre eux, Khamphouvieng Sisa-At, ne terminera pas sa peine. Il est mort en 2001. En prison. Les autres, Thongpaseuth Keuakoun, Seng-Aloun Phengphanh, Bouavanh Chanmanivong et Keochay connaissent toujours le confort des cellules des prisons de Vientiane.
A quelques centaines de kilomètres de là, dans le centre du pays et le long de la frontière vietnamienne, des milliers de Lao-Hmongs, près de vingt mille répartis en une trentaine de groupes selon certaines sources, vivent une intéressante expérience d’autarcie. Ils se nourrissent de fibres et d’écorce bouillies. Par la force des choses et des soldats du régime de Vientiane ils ont optés pour le nomadisme, allant de campement détruit en campement bientôt détruit. Depuis plus de vingt neuf ans. C’est vrai qu’ils ont un poids lourd sur la conscience. Ils ont fait partie (leurs pères et grands-pères plutôt) des troupes d’élites françaises d’abord, américaines ensuite. Alors ils errent dans la jungle. L’année dernière deux journalistes européens, Thierry Falise et Vincent Reynaud, et leur interprète Naw Karl Mua, en ont rencontrés avant d’être arrêtés. Après un mois de détention et beaucoup de tractations, les autorités laotiennes, magnanimes, ont bien voulu les relâcher. Leurs guides, Thao Moua, Pa Fue Khang et Va Cha Yang sont restés là-bas. En prison. Enfin on espère. Cette année, deux reporters de la BBC, Ruhi Hamid et Misha Maltsev, ont eu plus de chance. Ils les ont rencontrés et sont revenus. Sans arrestation. Il faut voir leur film «Day of War : Frontlines». Absolument. Le faire voir aussi.
L’Union européenne est le premier client du Laos. Un peu plus de 25% des exportations du pays ont pour destination les pays de l’Union. Pays peu peuplé (5,3 millions d’habitants) parmi les plus pauvres d’Asie, il bénéficie aussi de beaucoup de projets de coopération. Dont il est difficile d’évaluer les effets sur les populations. Pas sur les dirigeants qui apprécient beaucoup les inaugurations avec fanfares, rubans rouges, accolades avec les ministres occidentaux et reportages pour la télévision d’Etat. Il y a le bois et son trafic. Les pierres précieuses et leur trafic. La drogue aussi. Nous sommes dans le triangle d’or. Mais on en parle peu, même dans les cénacles internationaux. Avec un peu d’attention, on peut en voir les reflets dans les grosses villas qui poussent de ci de là à Vientiane. Il y a de l’or blanc aussi. Enfin bientôt. Quand EDF et Ital-Thai Development auront réussi à convaincre tous ceux qu’il faut convaincre au Quai (ça devrait aller), à la Farnesina (ça devrait aller aussi), à la Banque mondiale (ça se présente bien) du bien-fondé de leur projet de méga-centrale hydroélectrique et de son coût: un bon petit milliard de dollars.
Trois (enfin il en reste deux) hérétiques sociaux-démocrates incarcérés pendant quatorze ans : passez, l’Union européenne n’a rien à voir, rien à dire, rien à faire. Cinq étudiants écervelés (enfin il en reste quatre) sont condamnés à vingt ans de prison pour manifestation pacifique : passez, l’Union n’a rien à voir, rien à dire, rien à faire. Trois guides sont arrêtés alors qu’ils accompagnent des journalistes européens : passez, l’Union n’a rien à voir, rien à dire, rien à faire. Vingt mille Lao-Hmongs pourchassés depuis près de trente ans : passez, l’Union n’a rien à voir, rien à dire, rien à faire… L’Union fait de la coopération.
Par Olivier Dupuis
00:45 Publié dans OLIVIER DUPUIS, RELATIONS EXTERIEURES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
mardi, 07 décembre 2004
DISSIDENTS D'HIER ET D'AUJOURD'HUI
Ria Novosti n’était pas là. Ni Interfax. Reuters, l’Associated Press, l’Ansa, l’AFP non plus. A l’exception du journal on-line Grani.Ru, de Kommersant et de l’Agence de presse Prima-News, il n’y avait littéralement personne. Pas d’autres journalistes russes, pas un journaliste occidental, pas un sympathisant russe… L’inculpé, car c’est dans un prétoire que nous sommes, n’avait guère de contorsions à faire pour avoir une idée de ceux qui étaient là, à témoigner de leur soutien ou, à défaut, de leur intérêt pour « son » affaire.
Cette triste histoire se passe à 70 kilomètres de Moscou (une heure et demi en RER local). Et c’est un dissident d’hier (et d’aujourd’hui) qui la raconte. Alexander Podrabinek, directeur de Prima-News, une des trois personnes qui se trouvaient là.
Dans le box des accusés, Mikhail Trepashkin, ancien membre de la police fiscale russe qui accéda à la notoriété pour avoir participé, en 1998, à une conférence de presse où il dénonça avec des collègues un ordre venu d’en haut visant à éliminer Boris Berezovsky. En 1999, Mikhail Trepashkin, devenu entretemps avocat, participe, en qualité de défenseur de familles de victimes, aux travaux de la Commission d’enquête sur les attentats terroristes qui viennent d’ensanglanter Moscou et Volgodonsk. Ces bombes qui firent plus de 300 morts furent attribuées par le pouvoir à la résistance tchétchène et servirent de détonateur au lancement, par Vladimir Poutine, de la deuxième guerre de Tchétchénie (celle qui continue toujours).
Fort de son expérience passée, Mikhail Trepashkin a eu la très mauvaise idée de se mettre à la recherche de la vérité et de la trouver du côté du FSB (héritier du KGB). Un délit qu’une jurisprudence locale malheureusement abondante définit comme « divulgation de secrets d’Etat ». Coup de chance, les charges retenues contre lui sont à ce point dénuées de tout fondement qu’il réussit à échapper à la prison. La partie (remise) reprend en 2003. Avocat des soeurs Morozova qui ont perdu leur mère dans un des attentats, il a la mauvaise idée (encore) de poursuivre l’Etat en justice. Arrêté en octobre 2003 lors d’un contrôle routier, les policiers « découvrent » une arme dans sa voiture. Le 19 mai 2004, la cour militaire du district de Moscou le condamne pour « divulgation de secret militaire » (nous y revoilà) à quatre ans de camps. Pour Alexander Podrabinek, une condamnation aussi légère (tout est relatif) pour un délit aussi grave ne peut résulter que de l’absence de preuve quant à la culpabilité de l’accusé.
Mais l’affaire ne s’arrête pas là. Bien que condamné à quatre ans de camp (où les détenus jouissent d’un certain nombre de facilités, comme celle de rencontrer relativement librement leur famille), Mikhail Trepashkin est renvoyé en prison. Il doit en effet encore être jugé pour l’arme « découverte » dans sa voiture… C’est ce procès qui a eu lieu le 1er décembre 2004. Passons sur les témoins-policiers et leurs difficultés à se souvenir d’avoir assisté à la « découverte » de l’arme dans la voiture de Mikhail Trepashkin. Passons sur son renvoi en prison en dépit du pourvoi en appel déposé par son avocate. Choses somme toute banales au pays de la « dictature de la loi ».
Et l’ancien (et le nouveau) dissident Podrabinek de rappeler combien cela avait été important pour lui et pour tant d’autres inculpés sous le régime soviétique, de savoir, de percevoir, « derrière les tchéquistes et la police les amis qui souffraient avec nous, qui pensaient aux verdicts possibles », d’apercevoir « des visages familiers qui nous appelaient par notre nom lorsque nous entrions dans le prétoire, qui nous lançaient une fleur par dessus le cordon de policiers ». Pour Mikhail Trepashkin, il n’y avait que M. Podrabinek et deux autres journalistes. Il n’y avait pas de « simples » citoyens russes. Ni Memorial ni aucune autre ONG russe. Il n’y avait pas de représentants d’Human Rights Watch, d’Amnesty International, de la FIDH, d’Avocats Sans Frontières,… Il n’y avait pas un seul représentant des ambassades de l’Union… Et pourtant, à raison d’un conseiller par ambassade de l’Union, c’est bel et bien vingt six conseillers d’ambassade (25 plus la Délégation de l’UE) qui auraient eu là une belle occasion de prendre la juste mesure de la « dictature de la loi ». Bien sûr, ils n’auraient pas pu éclater de rire comme devraient le faire les dirigeants européens quand Vladimir Poutine les accuse d’ingérence dans les affaires ukrainiennes ainsi que le suggère si justement Marie Mendras dans son très bel article (puisse-t-elle avoir raison) « le modèle Poutine échoue en Ukraine » (Le Monde, le 2 décembre). Un prétoire ne s’y prête pas. Ils auraient pu être là. Simplement.
PS. Gastronomie russe. Combien de média de l’Union européenne ont-ils jugé nécessaire de ne pas consommer seulement de l’ « Interfax » ou du « Ria-Novosti » et ont décidé de varier un peu en s’abonnant à Prima News, l’agence de presse que dirige Alexander Podrabinek ?
01:50 Publié dans OLIVIER DUPUIS, RELATIONS EXTERIEURES | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Europe








