dimanche, 09 juillet 2006

A L’AUBE D’UNE CRISE ECONOMIQUE EPIQUE

medium_PAR_PIERRE_BILGER.jpgIl est bon de temps à autre de se frotter aux pensées dissonantes ou iconoclastes. Si vous souhaitez voir descendre de leur piédestal des personnages aussi différents que Napoléon, Lincoln, Wilson, Truman, McNamara, Reagan ou Greenspan et réhabiliter William Henry Harrisson, James A.Garfield ou Millard Fillmore, vous lirez cet été, pour vous distraire de la grisaille ambiante, «L'Empire des dettes»  de William Bonner et d’Addisson Wiggin. Vous apprendrez ainsi que «William Henry Harrisson fut un chef d’Etat modèle. Chose rare pour un président, il fit ce qu’il avait promis de faire. Il avait dit aux électeurs qu’il ne se présenterait «en aucun cas» pour un second mandat. Il tint sa promesse de la manière la plus concluante qui fût. Le pauvre homme attrapa une pneumonie en prononçant son discours d’investiture, et il était mort et enterré trente et un jours après sa prestation de serment».

 

«James A. Garfield, nous est-il aussi expliqué, fut lui aussi un grand dirigeant. Il prit ses fonctions en mars 1881. C’était un homme merveilleux, capable d’écrire en latin d’une main et en grec de l’autre en même temps. Blessé par balle en juillet, il mourut trois mois plus tard. «Il n’eut pas le temps de réaliser ses projets», concluent les livres d’histoire. Dieu merci». Quant à Millard Fillmore, est-il ajouté, il «fut l’un des plus grands présidents américains. Il ne fit pas grand-chose - sinon tenter de préserver la paix dans la période précédant la Guerre de Sécession. Préserver la paix relevait de l’exploit ; mais plutôt que de saluer cette prouesse comme il se doit, les historiens réservent toutes leurs louanges pour ce charlatan d’Abraham Lincoln». Ce jugement catégorique est expliqué plus loin : «On attribue à Abraham Lincoln le mérite d’avoir aboli l’esclavage – ce qui coûta la vie à 618000 américains, deux pour cent de la population entière. (Un bilan équivalent gommerait aujourd’hui 5 millions d’américains.) Partout ailleurs l’esclavage était aboli – à peu près à la même époque – presque sans un seul cadavre. Le Grand Emancipateur devrait plutôt être maudit que célébré». Ailleurs les auteurs résument leur pensée en écrivant : «Voilà pourquoi un président qui ne fait rien vaut de l’or». Voilà pourquoi, ajouterai-je en incidente, revenant sur un débat qui nous a réunis et partiellement opposés sur ce blog, on peut rêver d’un président qui se garderait d’afficher un programme…

 

Ce livre fourmille ainsi de nombreuses échappées, souvent aussi caustiques, qui s’appuient sur une large culture historique, autant européenne qu’américaine, et qui ne manquent pas d’agrément pour le lecteur. Mais l’essentiel du propos est ailleurs. Une citation peut le résumer : «(L’empire américain) possède, et de loin, l’armée la plus puissante du monde. Il n’a, hors de ses frontières, aucun concurrent sérieux qui soit vraiment à sa hauteur. Il a donc dû devenir son propre ennemi. Tous les empires doivent un jour disparaître. Tous doivent trouver un moyen de s’autodétruire. L’Amérique a trouvé l’endettement.» Cette thèse est illustrée et démontrée à travers l’analyse de l’émergence, de l’apogée et de la disparition des grands empires qui ont fait l’histoire du monde et le récit de la formation, quasi spontanée et sans véritable débat populaire, de l’empire américain depuis la deuxième moitié du dix neuvième siècle jusqu’à nos jours. Alors que les grands empires du passé se sont financés par l’impôt, par le tribut ou par la rapine, l’empire américain, plus débonnaire, au lieu de s’enrichir aux dépens de ses vassaux, s’est contenté de s’endetter à leur égard.

 

L’artisan le plus éminent de ce mécanisme destructeur dans la période récente a été, aux yeux des auteurs, Alan Greenspan, véritable démiurge de l’endettement sans frein en permettant que l’argent soit prêté «à un taux égal, voire inférieur au niveau de l’inflation». Au bout du parcours, le pronostic est que «c’est probablement une série de crises financières qui brisera la confiance des Etats-Unis. Le dollar est vulnérable. Les bons du Trésor aussi. Les actions et les prix de l’immobilier aussi. Lequel de ces paramètres causera la première fêlure, nul ne le sait…D’après nous, la hausse des prix de l’immobilier va s’arrêter, ce qui provoquera une diminution des dépenses de consommation. Ce qui plongera l’économie américaine dans une récession…un long et lent marasme qui affectera les prix de l’immobilier et les marchés boursiers, laissant le dollar et les obligations relativement intacts».

 

Face à cette crise financière grave qui se profile dans le contexte de déclin de l’empire américain, William Bonner, fondateur et dirigeant d’Agora Inc, un grand groupe mondial d’information financière, et Addisson Wiggin, analyste financier, nous font la recommandation pratique suivante : «Si nous étions sûrs de ce que nous avançons, nous achèterions des obligations. Comme nous ne le sommes pas, nous achetons de l’or. Dans la véritable crise qui se profile, les actifs de toutes sortes vont probablement perdre de la valeur –particulièrement ceux qui sont la propriété d’un débiteur. C’est de l’or que les gens achèteront quand ils commenceront à douter de l’empire… et de sa monnaie. A notre avis, ils vont bientôt douter de plus en plus». Je ne sais si les lecteurs retiendront la prescription. Mais pour nous, Français, qui vivons dans un pays – à la périphérie de l’empire - qui parait se désintéresser de son endettement, ce livre offre une occasion de réflexion utile. Sans doute la thèse qui y est développée n’est-elle pas nouvelle et beaucoup d’Européens y adhèrent-ils depuis belle lurette, mais l’exubérance intellectuelle, la culture historique et la volonté de conviction des auteurs lui donnent une force nouvelle qui retient l’intérêt.

 

Pierre Bilger est ancien dirigeant d’entreprise